Lautresite, le jour, 10 juin 03



Quelle était la situation à votre retour en Europe ?

Le mot chômage était sur toutes les lèvres. C'était plus ou moins nouveau pour moi. Mais les radotages de la classe moyenne ("Ces chômeurs sont des inutiles") ne m'abusèrent pas. Je ne suis souvent demandé si ce genre de choses abusaient même les crétins qui les prononçaient. D'autre part, je ne m'intéressais pas, à l'époque, au socialisme ou à toute autre théorie économique. Il me semblait alors — et il me semble encore parfois — que l'injustice sociale s'arrêtera quand nous voudrons qu'elle s'arrête. Je ne connaissais rien des conditions de travail de la classe ouvrière. J'avais lu les chiffres du chômage, mais je n'avais aucune notion de ce qu'ils voulaient dire. Par-dessus tout, j'ignorais une chose essentielle : que la pauvreté "respectable" est la pire de toutes. Le sort épouvantable d'un travailleur consciencieux soudainement jeté à la rue après une vie de travail régulier, son combat à mort contre les lois économiques auxquelles il ne comprend rien, tout cela ne faisait pas partie de mon expérience.

Vous décidez alors de vivre dans des conditions proches de la misère pour pouvoir mieux décrire la souffrance et la pauvreté. "Dans la dèche de Londres à Paris" fait de vous un écrivain en vogue, mais vous continuez de mener une vie austère.

Je me suis tourné vers des cas extrêmes, les parias de la société : les vagabonds, les mendiants, les prostituées. Ils étaient "les derniers des derniers" et c'était avec eux que je voulais entrer en contact. Ce que je désirais par-dessus tout, c'était échapper au monde respectable.

C'est à ce moment que vous changez de nom ?

Pour pseudonyme, j'ai pris le nom que j'utilisais toujours dans mes vagabondages. J'en avais plusieurs : P.S. Burton, Kenneth Miles, George Orwell, H. Lewis Allways. J'ai préféré George Orwell.



Viennent 1936 et la guerre d'Espagne. Dans quelles conditions y partez-vous ?

Je me souviens être rentré dans le bureau du directeur de la revue "The New English Review" pour laquelle je travaillais et lui avoir dit : "Je vais en Espagne. Ce fascisme, il faudra bien quelqu'un qui l'arrête". Je suis allé voir le secrétaire général du parti communiste anglais pour contracter un engagement ans les Brigades internationales. Mais il a trouvé mon attitude quelque peu ambiguë. Je lui avais fait part de mes sympathies anarchistes. Il décida qu'il ne pouvait pas m'aider.

Vous vous tournez alors vers un petit parti travailliste (l'ILP) qui vous accrédite en tant que journaliste. Mais vous partez pour vous battre et vous rejoignez les rangs du POUM (Partido Obrera de Unification Marxista)…


Cette période fut d'une importance capitale pour moi. Elle a été si différente du reste de ma vie. À Barcelone, tous, du général au simple soldat, touchaient la même paie, recevaient les mêmes vêtements et vivaient dans une égalité complète.

Mais dans la bataille, vous vous trouvez confronté avec ce que vous avez appelé "le meurtre nécessaire". Comment réagissez-vous ?

Pour moi, le meurtre est une chose que l'on doit éviter. C'est ce que pensent les gens simples. Les Hitler ou les Staline estiment le meurtre nécessaire, mais ils appellent ça autrement : liquidation, élimination, ou tout autre terme apaisant. Certains écrivains pendant la guerre d'Espagne ont justifié ce qu'ils appelaient "une culpabilité acceptée dans le meurtre nécessaire". Mais cette sorte d'amoralisme n'est possible que chez ceux qui se trouvent toujours ailleurs quand on appuie sur la détente. La pensée de gauche revient beaucoup trop à une sorte de jeu avec le feu joué par des gens qui ne savent même pas que le feu brûle.