Lautresite, le jour, 6 juin 03

"Pour former l'État, une seule chose est nécessaire : que tout le Pouvoir de décréter appartienne soit à tous collectivement, soit à quelques-uns, soit à un seul. Puisque, en effet, le libre jugement des hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et qu'il est impossible que tous opinent pareillement et parlent d'une seule bouche, ils ne pourraient vivre en paix si l'individu n'avait renoncé à son droit d'agir suivant le seul décret de sa pensée. C'est donc seulement au droit d'agir par son propre décret qu'il a renoncé, non au droit de raisonner et de juger ; par suite nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et en conséquence aussi parler, pourvu qu'il n'aille pas au-delà de la simple parole ou de l'enseignement, et qu'il défende son opinion par la Raison seule, non par la ruse, la colère ou la haine, ni dans l'intention de changer quoi que ce soit dans l'État de l'autorité de son propre décret." Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XX.

Le 6 juin 1491, quelques mois avant la découverte de l'Amérique, l'Espagne multiconfessionnelle commençait à négocier sa pureté catholique. Ce jour-là, à Séville, deux synagogues sont converties en églises. Ce sera le début d'un mouvement qui aboutira au surgissement de ces "juifs marranes" — de l'arabe "cochons"—, à la fois convertis et suspects. Spinoza, dont nous publions ici un extrait évocateur du rôle de l'État dans la défense des libertés individuelles et collectives, était l'un de ces juifs marranes, comme Cervantès ou Dom Juan. Les juifs marranes seront chassés d'Espagne, puis un peu plus tard du Portugal. Il faut repenser à ces années ibériques du 15ème siècle : la stigmatisation des juifs marranes ouvrira sur l'antisémitisme tandis que la découverte de l'Amérique permettra le colonialisme.