Lautresite, le jour, 6 juin 03
 


 

En ce jour du vendredi 6 juin 2003 Disons le tout net, la bagarre est engagée entre les chiffonniers et les recycleurs. Cela fait quelques mois que je tente de vous dire quelque chose autour de cela. Je veux parler, en fait, de la manière que nous avons de nous exposer au temps. Posons donc que le chiffonnier travaillerait à la récolte et à la collection de la bribe (ce joli mot wallon, "bribeux", celui qui cherche des petites choses pour vivre, presque ce mendiant dont nous parlions hier). Son sujet serait l'interprétation, l'association, l'analogie. L'ordre des choses qu'il propose passerait pour une sorte de précipitation chimique du temps : car le chiffonnier saurait que pour atteindre l'essentiel, il lui faudrait d'abord installer du détournement et de la bifurcation — de la contradiction de tous les sens, pour faire court. La fonction du chiffonnier serait, littéralement, d'agir comme dans un rêve : dilater du temps et confondre les modes de conjugaison, tel serait son métier. Posons alors que le recycleur aurait, quant à lui, des soucis de compilation. Il connaîtrait parfaitement la façon du matériau qu'il travaille et ne s'embarrasserait pas des scories : le recycleur serait quelqu'un qui retraite le brut de l'existant. Le temps se confondrait pour lui avec l'instant présent, qu'il considère comme du réel. Son objet serait la transformation, c'est-à-dire la production d'une l'accélération vers la nouveauté. Il n'aurait littéralement, également, pas de temps à perdre.

On pourrait en déduire, en pensant vite, que le chiffonnier serait un conservateur quand le recycleur ferait figure de progressiste. Car celui qui nous dit que non seulement demain existe mais qu'il est possible aussi de le changer, c'est le recycleur. Le chiffonnier, lui, reste l'homme du signe et de la trace, autant dire quelqu'un du passé, quelqu'un de dépassé. Mais peut-être aussi le chiffonnier serait-il un ami de Pascal quand le recycleur préférerait fréquenter Descartes. Je veux dire qu'ils semblent avoir tranché de façon radicalement différente le débat sur le tout et ses parties, sur les parties du tout et sur le tout des parties. Petit rappel. Descartes : "Quand je vois un problème très compliqué, je divise ses difficultés en petites parties et une fois que je les ai toutes résolues, j’ai résolu le tout". Pascal : "Je ne peux pas comprendre le tout si je ne connais pas les parties et je ne peux pas comprendre les parties si je ne connais pas le tout". J'observe aujourd'hui que les recycleurs de Descartes se portent mieux que les chiffonniers de Pascal. Par exemple, ils font du socio-artistique, ils veulent rendre rentable l'enseignement, ils délocalisent des entreprises. Ils trouvent les chiffonniers trop compliqués et pensent que le complexe est une pathologie mentale. Les recycleurs comptent le temps des chiffonniers.