Lautresite, le jour, 5 juin 03


"Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement, Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous l'avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon ; quand elle est chargée, il suffit d'une étincelle qui tombe, le coup part. En juin 1832, l'étincelle fut la mort du général Lamarque. Lamarque était un homme de renommée et d'action. Il avait eu successivement, sous l'empire et sous la restauration, les deux bravoures nécessaires aux deux époques, la bravoure des champs de bataille et la bravoure de la tribune. (...) La veille et le matin du 5 juin, jour fixé pour l'enterrement de Lamarque, le faubourg St-Antoine, que le convoi devait venir toucher, prit un aspect redoutable. Ce tumultueux réseau de rues s'emplit de rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. (...) Des mots d'ordre s'échangeaient presque publiquement. Le 5 juin donc, par une journée mêlée de pluie et de soleil, le convoi du général Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle, un peu accrue par les précautions. (...) Le corbillard était traîné par des jeunes gens. Les officiers des Invalides le suivaient immédiatement, portant des branches de lauriers. Puis venait une multitude innombrable, agitée, étrange (...) Sur les contre-allées des boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fenêtres, sur les toits, les têtes fourmillaient, hommes, femmes, enfants ; les yeux étaient pleins d'anxiété. Une foule armée passait, une foule effarée regardait. De son côté le gouvernement observait. Il observait, la main sur la poignée de l'épée. On pouvait voir, tout prêts à marcher, gibernes pleines, fusils et mousquetons chargés (...) Le cortège chemina, avec lenteur fébrile, de la maison mortuaire par les boulevards jusqu'à la Bastille.Il pleuvait de temps en temps ; la pluie na faisait rien à cette foule. (...) À la Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du faubourg St-Antoine firent leur jonction avec le cortège et un certain bouillonnement terrible commença à soulever la foule.
(...) Un cercle se traça autour du corbillard. La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu à Lamarque. Ce fut un instant touchant et auguste, toutes les têtes se découvrirent, tous les cœurs battaient. Tout à coup un homme à cheval, vêtu de noir, parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec une pique surmontée d'un bonnet rouge. (...) Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent à des houles remua la multitude. Deux cris prodigieux s'élevèrent : Lamarque au Panthéon ! Lafayette à l'hôtel de ville ! (...) Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'ébranlait et venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des Célestins et se déployaient le long du quai Morland. (...) En ce moment les dragons et la foule se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur. (...) Alors tout est dit, la tempête se déchaîne, les pierres pleuvent, la fusillade éclate, beaucoup se précipitent au bas de la berge et passent le petit bras de la Seine aujourd'hui comblé, les chantiers de l'île Louviers, cette vaste citadelle toute faîte, se hérissent de combattants, on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une barricade s'ébauche, les jeunes gens refoulés passent le pont d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde municipal, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins de Paris, on crie : Aux armes ! on cour, on culbute, on fuit, on résiste. La colère emporte l'émeute comme le vent emporte le feu".
V. Hugo, "Les Misérables", Presses Pocket, 1992, pp. 499-504.