| En ce jour du mercredi 4 juin 2003 Polysémie. Vous dites asile, aujourd'hui, vous pensez droit ou demande et c'est la figure du réfugié qui vient en premier. Vous disiez asile, hier, vous pensiez démence ou aliénation et c'est le regard du fou que vous voyiez. Maintenant, dites Alègre. Hier, ça vous ramenait à Porto, Brésil, aujourd'hui ça vous entraîne à Toulouse, France. Il y aurait tout un dictionnaire à faire avec cela et considérez déjà que nous progressons, pour ce qui est de la première lettre. Il vous plaira de savoir sans doute que le premier dictionnaire d'anglais — l'Oxford English Dictionary — fut rédigé, dans sa plus grande partie, par William Chester Minor, un fou interné dans un asile d'aliénés pour meurtre et agression sexuels. Cette incroyable histoire est racontée dans un livre de Simon Winchester, "Le Fou et le Professeur", paru voilà déjà quelques années chez Jean-Claude Lattès. Je dis cela pour rien. Pour, peut-être, parler de ces "chiffonniers" et de ces "spectres" qui, selon Régine Robin, sont nécessaires au surgissement de la mémoire historique ("La Mémoire saturée", Stock, collection "Un ordre d'idées, 2003). Le chiffonnier met en place le disparate. Le spectre ouvre des pistes d'interprétation inexplorées. Disant cela, nous repensons à l'appartement d'André Breton, bien sûr. À ces objets recueillis qui, diversement assortis, inventent des cosmogonies. |
Curieusement, c'est ce même
travail de chiffonnier et de spectre qu'avait entrepris William Chester
Minor pour réaliser ce qui est devenu aujourd'hui le plus éloquent
des objets normatifs : un dictionnaire. La méthode choisie par
Charles Murray, grand ordonnateur de ce grand travail de recensement
et d'archéologie sémantique qui prit tout de même
près de 70 années, était, en effet, d'explorer
un mot dans tous ses usages et emplois, avec exemples à la clé.
Il avait créé un réseau de correspondants bénévoles
qui lui envoyaient leurs notes sur les acceptions et les survenances
des mots, récoltés dans des conversations, des livres,
des journaux, etc… Minor était l'un d'eux. Rêvons
un peu — en français, par ailleurs — à ce
qu'aurait pu fournir comme matériau sur le mot "fou"
ce meurtrier dément. Il y aurait vu quoi? Un oiseau ? Un bouffon
? Une carte de tarot ? Une pièce d'échec ? Ou se serait-il
décrit lui-même, osant une objectivation à laquelle
nous devrions peut-être une partie de ce que nous pensons aujourd'hui
encore de la folie ? Ces perspectives abyssales comptent parmi celles
qui nous plaisent, celles contre lesquelles il n'est pas de fatalisme
à opposer. Elles ne sont pas là pour composer avec le
quotidien et le trivial, mais pour les dérégler. Le jeu
nous rend autres. Jouons.
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