Lautresite, le jour, 2 juin 03






"Je jugeai que le seul moyen que j'avais d'éviter d'être jeté par terre était de faire un grand saut si juste que le chien passât sous moi tandis que je serais en l'air." Saleté de réalité, un tas de principes physiques malmènent rapidement le fantasme de ninja : "Cette idée plus prompte que l'éclair et que je n'eus le temps ni de raisonner ni d'exécuter fut la dernière avant mon accident". Il est tombé par terre, le nez sur le pavé : "Je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune sorte". Rue Oberkampf, ce chemin qui redescend de la colline vers Paris, Rousseau va longtemps rester évanoui et reprenant ses esprits, il lui faut quelques minutes pour se souvenir où il est et où il habite.
Pas d'ITT (incapacité temporaire de travail), le philosophe se remettra à la rédaction de ses "Rêveries d'un promeneur solitaire" où il relate l'accident. Pas de constat, non plus, le carrosse ne s'est pas arrêté et c'est dommage : ils auraient eu à s'en raconter ces deux-là. Entre Louis-Michel le Peletier de Saint-Fargeau, 16 ans (un sacré bon bougre qui proposera, sous la Révolution française, l'abolition de la peine de mort et un système d'éducation pour tous, financé par des taxes sur les plus riches), et Jean-Jacques Rousseau, 64 ans, impitoyable pourfendeur des perversions sociales, le dialogue eût été riche. Et, sans sombrer dans la nostalgie, les faits divers d'antan avaient tout de même une autre allure que les nôtres…



Illustration: "Le petit buveur", toile de Jouy (en Josace), Christophe Philippe Oberkampf y fonda la fabrique royale de toiles imprimées.

T K
La série de Thierry Kübler paraît de façon hebdomadaire.