Lautresite, le jour, 28 mai 03





Je répète qu'un livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème j'opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques. Depuis le commencement de la poésie, tous les volumes de poésies sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l'AGITATION DE L'ESPRIT DANS LE MAL. M. le ministre de l'Intérieur, furieux d'avoir lu un éloge flatteur de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas. M. d'Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur Les Fleurs du Mal; et il lui a été dit qu'une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays. Or, il y a quelques jours, j'exprimais à M. le juge d'instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le juge (Charles Camusat Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement le DROIT de vous défendre dans TOUS les journaux, sans exception. MM. les directeurs de la Revue française n'ont pas osé publier l'article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l'intérieur (!), et il leur a été répondu qu'il y aurait pour eux danger à publier cet article. Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense! Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre doit rechercher les illustrations des lettres et des arts. Qu'est-ce que c'est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins (sic) qu'à créer des conspirateurs même dans l'ordre si tranquille des rêveurs ? Cette morale-là irait jusqu'à dire : DÉSORMAIS ON NE FERA QUE DES LIVRES CONSOLANTS ET SERVANT À DÉMONTRER QUE L'HOMME EST NÉ BON, ET QUE TOUS LES HOMMES SONT HEUREUX. - Abominable hypocrisie!".

















Notes de Baudelaire à son avocat en vue du procès de l'ouvrage "Les Fleurs du Mal". Information trouvée sur chez.com/bozobstar/Baudelaire/indexproces.htm. Le 31 mai 1949, la Cour de Cassation cassait le verdict du 27 août 1857 qui sanctionnait la publication du recueil de poèmes "Les Fleurs du Mal". Baudelaire et ses éditeurs Poulet-Malassis et de Broise avaient été condamnés à des amendes et à la suppression de certains poèmes pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. La Cour avait déclaré que "l'erreur du poète dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu'il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou suit ses peintures; ne saurait détruire l'effet funeste des tableaux qu'il présente aux lecteurs et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier offensant pour la pudeur".