Lautresite, le jour, 28 mai 03
 


 

En ce jour du mercredi 28 mai 2003. Les Belges ont chanté à l'Eurovision un air d'une langue imaginaire et sont revenus deuxièmes. Je dis cela, ça n'a pas beaucoup d'importance, mais voilà que depuis la Marche blanche d'octobre 1996, je trouve que, dans ce pays, on use d'un métalangage, d'un paralangage, d'un périlangage, d'un infralangage — comment qu'on le dénomme — qui finit par interroger. Dans la Marche blanche, personne ne parlait, il n'y avait pas de calicots, il n'y avait pas de slogans, il n'y avait que des vêtements blancs et du silence. Eût-on rompu ce silence, eût-on ouvert la brèche de la parole, sans doute nous serions nous trouvés devant une vraie dissonance, quelque chose entre l'émotion et la colère, entre la dignité et la récrimination. On aurait peut-être même pu réentendre ces cris haineux et ces appels à la mort lancés à l'arrivée de Dutroux et de ses co-inculpés au Palais de Justice de Neufchâteau. La grande intelligence fut de se taire : ce mutisme a permis, en effet, la sauvegarde des institutions. Mais cet assourdissant silence n'a cependant pas créé d'espace pour leur aggiornamento et sans doute arrive-t-il aujourd'hui à certains parents d'enfants disparus de regretter l'aphonie de ces trois cents mille voix. À l'inverse, les manifestations contre la guerre en Irak — et à certains égards aussi les défilés altermondialistes — ont-elles proposé brouet et brouhaha dans lesquels il était devenu bien compliqué de se retrouver.

Toutes ces voix ensemble ne disaient en effet pas la même chose : il y avait les pacifistes radicaux, les gens opposés "à cette guerre-là", les antisémites, les supporters de Saddam ou de Ben Laden, les amis des Nations-Unies, etc… Le bruit et le vacarme couvraient ces contradictions-là. Des gens étaient simplement au même moment au même endroit sans que l'on soit toutefois assuré qu'ils étaient présents pour la même raison. Ce qui fait que du silence ou du tumulte l'on ne peut tirer aucune sorte de leçon dialectique et que le chiffre et le nombre, seuls, finissent alors par faire sens. Ainsi s'évanouit la parole, ainsi disparaît le discours, ainsi s'évapore le débat. Que le groupe belge de l'Eurovision ait choisi de chanter dans une langue inventée, incompréhensible et donc non transmissible signifie-t-il qu'il n'y ait désormais plus rien à dire parce que tout aurait été déjà dit et qu'on a lu tous les livres ? Ou bien cela indique-t-il plutôt qu'il existerait un trop-plein du verbe inutile, une surabondance de la parole dispensable, un excès de mots anodins et que devant ce tohu et bohu, l'on décide de poser son bagage et de s'en retourner à Babel forger de nouveaux mots pour abriter nos lendemains et les faire chanter ? Car c'est vrai que l'on devrait, toutes affaires cessantes, s'inventer de nouvelles langues pour éviter de comprendre ce que dit l'animateur de radio sur la fréquence modulée. Le sabir, c'est le savoir.