Lautresite, le jour, 27 mai 03
 


 

En ce jour du mardi 27 mai 2003. Il y a cette affaire des morts vivants. Hier, on nous montrait à Bagdad quelqu'un revenu littéralement d'entre les murs, ayant vécu dans un interstice durant, je crois, 23 ans. Il était jeune soldat, il fait vieil homme. Il s'était caché là de la police de Saddam, puisant l'eau de la rivière par un trou, regardant le monde par un orifice rond, comme un voyeur, et posant sur ses oreilles un casque de radio, comme un écouteur. Son univers était métrique, on va dire un mètre carré et demi. Et ce carré était perforé de trous donnant sur la vie. On pense à tout en voyant cela. Les images nous assaillent. Les questions aussi. Parmi elles, celle-ci : en s'infligeant volontairement cette réclusion, cet homme a choisi, en même temps que de sauvegarder sa liberté, de rendre impossible son évasion. On admet communément que l'évasion renverse la détention, qu'elle est même l'un des droits premiers du prisonnier, un devoir évidemment en cas de guerre. Ici, la préservation de la liberté ne l'autorise pas. La condition même de la liberté est précisément un enfermement dénué de l'espoir de l'évasion. Il est possible de voir là une définition pensable du totalitarisme. On imagine le peu de contenu trivial d'une vie pareille. Mais quand même cet homme a dû être malade de temps en temps, il a bien dû s'inquiéter pour ses parents vieillissants juste à côté, il a bien dû penser à une femme, à des femmes, même.

Il a dû avoir envie de manger quelque chose de bien chaud ou boire quelque chose de bien froid, de lire un journal, enfin toutes ces choses. Tandis que l'on pressent tout à fait dans cette existence par défaut l'omniprésence du tragique. On pense alors à Arthur Koestler dans sa prison espagnole : "Au bout de six semaines de solitude, j'étais si dégoûté de moi que je me disais vous et m'appelais monsieur ". Mais à qui pense-t-on lorsque réapparaît un autre homme revenu lui aussi d'entre les murs, cette fois empilés sur lui, tombés comme en cascade, je parle de Merzak Dehdouh de Dellys, Algérie, terre sismique. Lorsqu'il a repris conscience, il a cru avoir été enterré vivant, il a pensé être une erreur. Le bruit du monde l'a ramené au monde. Il a gratté la terre, vous savez bien, la pire des angoisses. Il se trouvait quelque part un sauveteur : le calvaire de Merzak Dehdouh aura duré quarante-huit heures, il avait cinq étages de malversation et de prévarication sur lui. Nous ferons ici comme s'il les avait soulevés. Car nous aimons l'image de ces hommes sortis du réduit. Ils représentent aujourd'hui ce qu'il y a de plus acceptable dans l'humanité : quelque chose qui, de fait, se relève et marche debout.