Lautresite, le jour, 26 mai 03
 


 

En ce jour du lundi 26 mai 2003. Voyez-vous comme l'État résiste ? Je veux dire là : voyez-vous comment résistent les gens qui occupent l'avant-garde de l'État, sa proposition la plus visible, je veux dire les gouvernements. Espagne : Aznar ne perd que des dixièmes quand on lui prédisait l'Irak et le Prestige, "t'as beau être petit, t'en as des grosses" lui a lancé une dame, et c'est vrai qu'il est petit. France : Raffarin ne retire rien, la France ne se gouverne pas dans la rue (à ce propos, un chiasme de saison : "l'école se crée dans la rue et se tue dans la craie", pour les profs de littérature, n'est-ce pas), la police dit trois cents mille, les manifestants six cents, François Fillon est tenace sur les plateaux, nouvelle immarcescible icône après Sarkozy et Villepin, partageant la gest(at)ion du présent avec Ferry pour une semaine chamboulante. Allemagne : Schröder, chancelier récessif, sort vainqueur d'un scrutin régional, quand il voyait déjà son été en pente douce. Algérie : aucun séisme n'empêchera jamais le président de présider, l'on voyait hier du papier dans les murs des immeubles effondrés, on a mégoté, on a lésiné, il n'existe pas de tribunal international pour cela, mais de toute façon, à quelques kilomètres, l'on continue d'égorger, as usual. Il ne reste finalement que Berlusconi pour sauver l'honneur du changement. Si cela vous intéresse encore, l'Italie présidera l'Union européenne dès juillet prochain. On verra bien aujourd'hui soir s'il résistera, lui aussi, au peuple.

Le peuple est cette chose qui envahit bruyamment les rues, de temps en temps, pour filer doux dans les urnes lorsque, de temps à autre, on le lui demande. Il nous faudrait faire ici le départ entre le sens commun — ce qui nous relie — et le bon sens — ce qui nous ligature. On nous lance des mots comme "récession", "réduction des marges", "difficultés budgétaires" : nous les prenons pour ce qu'ils sont, des mots qui empêchent de rêver. Et nous nous y rendons sans nous battre. Nous avons une confiance avinée dans les mots qui sont ainsi lancés d'en haut : ils finissent par nous soûler, ils nous fatiguent et nous rendent malades. Le bon sens nous indique qu'il ne faut pas lever le cil, là où le sens commun nous commande pourtant de libérer notre imagination. La façon que nous trouvons désormais d'être utile aux autres est de partager leur désarroi. Nous sommes éminemment sympathiques, nous souffrons avec. Mais souffrir avec quelqu'un ne l'empêche pas d'avoir mal. Nous souffrons les uns avec les autres, nous souffrons les uns pour les autres et le résultat, c'est que nous ne nous sentons tous pas bien. C'est que, voyez-vous, nous confondons "les gens" et "l'homme" : ce que je suis prêt à concéder aux "gens", je ne suis pas disposé à le monnayer avec "l'homme". Il y a bien un moment où il nous faudra vraiment choisir entre le trivial et le tragique.