Lautresite, le jour, 22 mai 03






C'est grand comme terrain de jeu, le monde. Et vertigineux, le théâtre des opérations : l'opposition, la résistance à la connerie… Alors, il faut des ports, des refuges discrets et sûrs. À Paris, les dernières années de sa vie, l'un de ceux de Kateb Yacine s'appelait le Bab-Ilo. Un bar de nuit planqué rue du Baigneur, derrière Barbès. Un bar de poche où se paumer ou se retrouver. Chaleur du long comptoir en bois, chaleur de la vie qui tourne et s'affole parfois, réfugiée elle aussi dans ce rade d'exception : à peine débarqué d'Alger, Kateb filait souvent au Bab-Ilo.

Là, il buvait, écoutait, parlait avec ses amis. Mourrait de rire en chantant avec Hamid, le maître des lieux et M'Hamed Issiakhem, l'un des plus grands peintres algériens, en chimiothérapie à Paris. Quelques ramasse-miettes de la gloire des autres avaient fini par le savoir et débarquaient aussi au Bab-Ilo expliquer à Kateb combien il était grand. "Pour ne pas les voir, il mettait sa tête entre ses mains et faisait semblant de dormir en attendant qu'ils partent" se marre Hamid. Il était d'un autre monde, assurément : celui des ouvriers algériens immigrés, des damnés de la terre vietnamienne, des orphelins palestiniens et il habillait de ses mots la révolte pour offrir à toute sa grande famille l'espoir en beauté. Chantre de l'amazérité, la culture berbère, il plantait aussi sa tente chez Faulkner ou Hölderlin et revenait conter des histoires lumineuses d'existence dans la petite salle du Bab-Ilo, l'un de ces lieux discrets où la culture est entrée en résistance. Loin du Procope, de la Closerie des lilas et autres marchands de gloire empaillée, Paris ne cesse de renaître.


T K
La série de Thierry Kübler paraît de façon hebdomadaire.