Lautresite, le jour, 19 mai 03

 

Les voyageurs découvrent leur chambre, ouvrent des fenêtres, investissent des balcons, tâtent des oreillers, cherchent des familiers, les filment, manient des cerf-volants minuscules, des banderoles. Un accordéon attendri accompagne d’airs du grand large. Je marchais dans la foule. On était des gosses devant des grosses machines, observant les manœuvres, questionnant des marins satisfaits, en réponse aux exclamations. Les tailles, les masses, les quantités, les habiletés, les risques. On était content de montrer aux autres son téléphone qui photographie. Des touristes moustachus dans des costumes d’hier sortent des cars en paquets toussottants et connaisseurs.
Les deux bateaux remorqueurs embarquent les filins qu’on leur lance, agrippent un câble, le tendent, parés à la manœuvre. On jette les amarres. Les bras formulent des "au revoir". L’accordéon redouble. Le capitaine, de la plus haute passerelle, sur un élytre, fait un geste solennel et chaleureux, puis rentre dans la cabine, et prononce l’ordre. La corne grave sonne. Trois lents essoufflements. À chacun une réponse en clairs échos, de la cité. Le courant du fleuve s’est inversé. La marée aspire le paquebot qui, du coup, n’a plus qu’à se laisser porter. Il se déleste des pilotes, prend un cap, lance les turbines, l’attention posée ailleurs, ici n’est plus. Passerelle temporelle : les parapluies deviennent ombrelles, les vestes sportives jaquettes de cérémonie, noires et fendues, les caméscopes tournent en éventails, mouchoirs agités, l’accordéoniste démultiplié en fanfare, rêve d’aventure, de trésor, de sans frontière. Congo, 1925. L’apartheid. Il pleuvait. La foule se disperse, lyrique, arpentant des routes perpendiculaires.
Fritz Lang hantera le musée du cinéma. À vingt-deux heures.
Un moment. Je dis bordel mais pourquoi. Marcher. Marcher sur les pavés. Marcher le visage dans la flotte. Se réjouir de les voir courir, craindre d’être mouillés. Marcher. (Dialoguer nos intentions.) Entrer dans un bistrot. Un tiers de fascistes, deux tiers pas. Descendre un verre. Hésiter à prendre le tram. Un tiers de tout, ouvertement. Pas d’angoisse. Jusqu’ici, ça va. Demain dimanche.