Lautresite, le jour, 16 mai 03

 



Je me souviens, abasourdi à Mende, deux cents bornes Sud de Vichy, Service des Archives Municipales, je découvrais la presse, 1936 à 42. L’école m’avait dit le nazisme dans les livres, vu des films, expliqué des dictatures, l’extermination. Mais jamais lu la prose des collabos. Les notes entre administrations. Les bas calculs, les listes, les refus d’humanité, pour la méchanceté toute crue, simplette. Nom. État civil. Origine. Occupations. Pas imaginé si minable. Apologie chasse à l’homme. Justifiaient : capture, enfermement, disparition, humiliation, exécutions, viols, famine, régularisation, réfugiés espagnols, résistantes allemandes, leurs enfants, on les appelait: « les indésirables ». Déportés à Buchenwald. Qui pour dire non ? Peine à croire que le troupeau eût pu suivre. Il suivit. Silencieusement. À la rencontre des voisins du camp de concentration, Rieucros, vallée bucolique accueillante, enfants d’époque, aujourd’hui soixante-seize ans, ne disent pas le fond. Une gêne. Sale gêne. Mon père déposait le lait devant le portail du camp. Une Allemande faisait de bons massages, on lui donnait du pain, de la confiture. Elles fabriquaient des boutons, des sabots, on vendait en ville, le mercier gagnait bien. Elles avaient leur réputation. On en était fiers des boutons de Mende. Ces instants où l’on se demande si la personne qu’on a devant soi… Je me souviens avoir demandé, à l’école, fin d’année, au bout, on se grouille parce qu’on a plus le temps, le programme, vous savez tout ça, on passe en revue le vingtième siècle, en fraude, on sent la honte bue, si cela avait existé, comment c’était possible ? La presse régionale à Mende lue, j’ai compris mieux : bêtise, tectonique des peurs, souplesse cadavérique, inanité, haines et refoulements. To be or not to be. Le jus du fond. Curés, médecins, pharmaciens, instituteurs, notables communs, maires, tous y allaient d’un patin d’allégeance. Épanouis des conquêtes faites sur eux-mêmes. Enfin serviles. Enfin libres. Bruts. Assimilés.