Lautresite, le jour, 16 mai 03
   

"Nous étions depuis 36 heures en marche dans le sud de Boghar et de Goudgillah à la poursuite de la Smalah d’Abd el Kader. Nous avions à peine dormi quelques heures la bride au bras. Nous n’avions mangé que du biscuit ou du chocolat pour ne pas dévoiler notre présence par des feux de bivouac. Yusuf, qui était l’âme et l’œil de cette expédition si hardie, avait lancé des reconnaissances dans toutes les directions pour avoir des nouvelles et découvrir les traces de cette ville ambulante que suivaient d’innombrables troupeaux. (...) Le 16 mai 1843, Yusuf, avide de renseignements, s’était porté bien en avant de la cavalerie pour recevoir de première main les rapports qui lui viendraient de ses coureurs et les communiquer au Prince. Nous cheminions depuis une heure, intrigués par une poussière qui s’élevait au loin, lorsque tout à coup un cavalier, qu’un pli de terrain nous cachait un instant avant par cet effet de mirage qui se produit dans le Sud, surgit, débusquant à fond de train à notre rencontre, ému, pâle et comme poursuivi par un songe : « Fuyez, fuyez, dit-il, quand vous le pouvez encore. Ils sont là, tout près, derrière ce mamelon. » Et il montrait la direction. « Ils arrivent au campement vers Taguin. S’ils vous voient, vous êtes perdus. Ils sont soixante mille, et rien qu’avec des bâtons, ils vous tueront comme des chèvres qu’on chasse, et il ne reviendra pas un seul d’entre vous pour porter à Médeha la nouvelle de votre désastre. » Alors, suivis seulement du coureur arabe, nous partons comme l’éclair, nous espaçant pour ne pas faire de poussière à notre tour, et nous arrivons en quelques minutes comme trois fantômes sur le point culminant du mamelon. (...) Là s’offrit devant nous, à nos pieds, le spectacle le plus saisissant. Mohammed ben Ayad n’en avait pas exagéré la dangereuse réalité.

La smalah venait en effet d’arriver sur le cours d’eau. Elle s’installait pour camper. Femmes, enfants, défenseurs, muletiers, troupeaux, tout était encore pêle-mêle. On entendait les cris, les bêlements de cette foule confuse.À la lorgnette, on distinguait les armes étincelantes au soleil de nombreux réguliers de l’émir, présidant à l’installation du campement. Quelques rares tentes blanches abritant les femmes d’Abd el Kader ou des grands chefs étaient à peine dressées. Tout était au travail comme dans une ruche. Des milliers de chameaux et de mulets encore chargés attendaient. Ceux qui avaient été soulagés de leur fardeau se répandaient au loin, le long des bords verts, à gauche de la petite rivière ; d’innombrables troupeaux de moutons et de chèvres venaient encore augmenter ce gigantesque désordre. Tous ces êtres assoiffés semblaient devoir tarir ce filet d’eau précieux qui se déroulait en sinuosités capricieuses au milieu de ce chaos. «Il a raison, dit Yusuf, comme nous contemplions ce panorama sans pareil. Il a dit vrai, Ben Ayad, il n’y a pas une minute à perdre». Et, repartant à la même allure que nous avions prise pour arriver, nous nous dirigeons vers le prince qui s’était sensiblement rapproché. "Souvenirs du Général Fleury, 1897", trouvé sur le site membres.lycos.fr/jeromediscours/smala.htm. Le 16 mai 1843, à Taguine (Algérie), la smala de l'émir Abd el-Kader, comptant plusieurs milliers de personnes essentiellement des femmes, des enfants et des serviteurs, est attaquée par le corps expéditionnaire français dirigé par le duc d'Aumale, fils du roi Louis Philippe. Ce sera le point culminant de la conquête de l'Algérie. L'année 2003, en France, a été décrétée "année de l'Algérie".