Lautresite, le jour, 15 mai 03

 

La cage du vieil ascenseur n’arrive pas. On hésite à choisir les escaliers mécaniques en bois poli. Un skater prévient le monde que l’ascenseur ne descendra plus. Un homme dans une chaise roulante, à trente-sept mètres sous l’eau, s’énerve presque. Sa femme se dit qu’elle n’arrivera pas à le hisser. On évoque la possibilité de l’asseoir sur les marches de l’escalator, de plier la chaise, mais on l’abandonne.
En descendant le cours du fleuve par la rive gauche, on traverse un verger de grands immeubles parallélépipédiques : des millefeuilles glaçants. Les cerisiers japonais tendus en deux rangées trop droites au centre d’un boulevard à double voie — sans doute ayant décidé, lors d’une escale, de s’acclimater — bouillonnent d’idées pour embaumer l’air d’abandon des rides des rues. On a vite quitté la ville. Un hôpital en quarantaine gisant entre deux vastes lacs, attenants à l’Escaut, divisés par un bois protégé —sur l’un des lacs, on barbote, on véliplanche, on tire des bords, on rame—, camoufle sa structure sombre sous des pins centenaires. Il y trois ans, j’y suis allé, l’hiver, pour filmer le spectacle des musiques kosovares jouées à l’intention de chercheurs d’asile qu’on avait sommé sous le feu de quitter leur foyer, qu’on abritait là. Des filles ont chargé en canon des chansons que je ne comprenais pas. Un accordéoniste a voulu filer un brin d’optimisme. La peine lestait les cœurs les plus courageux. Les écrans diffusaient en boucle des chaînes informatives : on humait la guerre. Les dessins des enfants caricaturaient les adultes agonisants. Un gamin tout petit, habillé en résistant des montagnes, dansait, un foulard rouge et un couteau. J’assistais à la danse du couteau. Le clou du spectacle. Qui me déprima. J’attache le vélo aux grilles élancées. La réception de l’hôpital désaffecté me demande qui je suis, ce que je veux. Me renseigner. On héberge des réfugiés. Majoritairement de l’Est, et des Africains. J’avais remarqué, sur la route impeccable et frigide, les bourrasques repoussant vers le Centre des porteurs asséchés de sachets de superettes. La ville est à trois kilomètres.