En ce jour du jeudi 15 mai 2003. Pour notre quatrième rendez-vous avec le programme, maintenant que nous n'en sommes plus qu'à trois jours de notre dimanche électoral, faisons appel à la mémoire. C'est un vaste et beau sujet, ce peut-être aussi un malaisé et très peu seyant objet. Rendons-nous donc sans attendre à ses sollicitations. Les constants rappels à la mémoire comme dernière instance ont quelque chose de désespéré. Croire que la mémoire est une donnée, c'est se condamner, au mieux à sa catégorisation, au pire à son rejet. La mémoire comme savoir séparé plutôt que comme substance ou comme dessein, voilà à quoi nous ont préparés la bonne volonté des uns et l'inconstance des autres. Posons pourtant que l'on acquiert de mémoire que dès lors que l'on éprouve le présent. Avec cela sans doute, l'exercice de la mémoire devient-il vraisemblable. En regardant ces classes de terminales partir vers Auschwitz, je ne peux m'empêcher de penser à Primo Levi, à ce qu'il disait de la seule mémoire qui tienne, celle des gens qui ne pourraient plus jamais témoigner. C'est assez terrible, mais j'imagine que l'on ne peut se rendre à Auschwitz qu'à titre documentaire, que le devoir et l'émotion, par exemple, ne peuvent pas y être requis. C'est, évidemment, aller à rebours d'une école. Peut-on, cependant, se construire sur une mémoire longue qui ne soit pas la sienne ? |
Nous nous souvenons tous d'événements qui excèdent
le jour de notre naissance. J'expliquais ici, il n'y a pas si longtemps,
que mes souvenirs de la deuxième guerre mondiale — que je
n'ai pas vécue — étaient sans doute plus fidèles
et plus conformes à la narration historique que ceux de ma mère
qui l'avait pourtant subie. Mais peut-on, aussi, survivre à une
mémoire courte qui ne se sait pas ? Sommes-nous donc tous si vieux
pour que nos meilleurs souvenirs soient anciens, datés, estampillés
déjà par le temps, tandis que nous ne parvenons déjà
plus à nous rendre aux évidences de la veille ? La faculté
d'oubli immédiat est notre lot commun. Nous parvenons à
chasser dans l'instant ces bribes de réalité qui ne conviennent
pas à la perspective que nous souhaitons donner à notre
futur. Ainsi, déjà, il n'y aurait presque pas eu de guerre
en Irak. Les débats se sont éteints, les braises sont froides,
il s'est bien passé quelque chose, mais quoi ? Plaidons alors pour
la mémoire associative et reprenons notre antienne de ces savoirs
souterrains qu'il nous faudrait relier. Nous le faisons bien lorsque nous
rêvons. Quatrième point du programme, dès lors : une
mémoire dont on rêverait. |
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