Lautresite, le jour, 14 mai 03
   

Haïfa, vendredi 4 juin 1948. L'aéroport. Quand nous nous glissons un par un par la petite porte du Dakota, les appareils photographiques crépitent et les caméras ronronnent. L'État d'Israël est âgé d'exactement dix-huit jours, si bien que tout ce qui s'y passe est un Événement Historique et que tous les gens qui y débarquent sont des Importants. Ravis, nous nous dandinons vers la douane. À la différence des gares qui vous apprennent tout de suite dans quel genre de ville on arrive, les bâtiments des aéroports ont par le monde entier la même architecture et la même atmosphère terne et neutre. Victoria c'est Londres, Saint-Lazare Paris, mais Croydon et Le Bourget appartiennent à l'univers indifférencié de l'aviation. Mais l'aérodrome de Haïfa est une exception. C'est le premier aéroport de l'État nouveau-né et jusqu'ici son unique lien avec le monde extérieur. Les indications qui portent Douane, Passeports, Police, Hommes et Dames en caractères hébraïques sont fraîchement peintes et la peinture est encore humide. L'officier d'immigration vient d'être nommé et n'a pas encore d'uniforme ; le douanier non plus ; les policiers non plus ; ni les soldats. Tous les fonctionnaires, civils et militaires portent la même tenue : une chemise et des shorts kakis. Cette uniformité sans uniformes donne tout de suite un accent d'efficacité un peu morne. Une armée qui n'est pas costumée enlève tout romantisme à la guerre : les soldats d'Israël ne tirent pas l'œil des femmes. On ne voit nulle part à Haïfa de jeunes officiers dîner avec de jolies femmes ; on ne distingue même pas les officiers des soldats. C'est une guerre sans pittoresque, bien accordée à l'architecture utilitaire d'Israël. Les nouveaux fonctionnaires de l'aéroport sont tous aimables, affolés et maladroits. C'est la bureaucratie à l'état larvaire, qui n'a pas encore eu le temps de se momifier dans le cocon des règlements. Ils apprendront vite à refuser les explications avec une politesse glaciale, à fouiller dans les chemises sales des voyageurs et à jouer les Elohins en miniature. Mais, pour l'instant, tout est encore dans un état de pagaille et d'innocence comme au premier jour de la création,

avant que les cieux eussent été séparés de la terre, quand les Officiers d'Immigrations, voguant par le chaos sur de petits nuages, offraient des cigares et de la fine aux voyageurs. Celui qui examine nos passeports essaie visiblement de se prendre au sérieux, mais n'y arrive pas. Je m'imagine qu'il emploie la méthode Coué et répète tous les matins avant le déjeuner : "Je suis un fonctionnaire officiel d'un gouvernement officiel qui devient tous les jours un peu plus officiel et un peu plus souverain". Il regarde nos visas, il les dévore des yeux. Ces visas sont une preuve de plus qu'Israël a atteint la dignité d'un État sérieux. Le visa de M. et le mien sont parmi les dix premiers accordés par les représentants du Gouvernement Provisoire d'Israël à Paris ; ils sont en hébreu et en français, portent des tampons à l'encre rouge, occupent toute une page de notre passeport et sont numérotés 5 et 7. Nous les avons montrés le soir de notre arrivée à quelques blessés de la Haganah à l'hôpital militaire de Haïfa. Ils les ont regardés comme des enfants regardent un nouveau jouet. Nous avons trouvé plus tard la même expression ravie sur les visages des gens qui regardaient les premiers billets de banque d'Israël, les premiers avions marqués du sceau de Salomon, le nouveau drapeau et le premier ambassadeur étranger (c'était l'ambassadeur russe). Ils n'en reviennent pas que ce soit de vrais avions, de vrais drapeaux et de vrais ambassadeurs. On connaît l'histoire du Sioniste américain qui vantait aux autres Juifs américains les merveilles accomplies par les pionniers en Palestine - les marais asséchés , le désert refleuri, et cætera - mais n'y était jamais allé. Après avoir fait pendant trente ans une propagande enflammée, il se décida enfin à y faire un tour. Quand il vit le premier village juif, il se tut un instant, l'air effaré. Puis il demanda timidement à ceux qui l'accompagnaient : "Mais vous voulez donc me faire croire que tout ce que j'ai raconté était vrai ?". Les citoyens d'Israël se frottent les yeux..." A. Koestler, "Analyse d'un miracle. Naissance d'Israël", Calmann-Lévy, 1949. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion, chef du mouvement sioniste, déclare officiellement la création et l'indépendance de l'Etat d'Israël.