Lautresite, le jour, 13 mai 03
   

Treize mai, deux. "Les lendemains de banquet sont généralement difficiles. Quand il repart pour Nanterre, à l'aube du 14 mai, Daniel Cohn-Bendit réprime un frisson, surmonte un haut-le-cœur — prélude au vertige. Tout va pour le mieux, en apparence. La kermesse continue. Mais Dany le Rouge, comme le surnomme la presse à gros titres, sait flairer la tendance, dépister les syndromes alarmants sous l'éclat d'un teint prospère. De Gaulle, ce mardi matin, part pour la Roumanie en visite officielle. Le pouvoir espère circonscrire l'abcès, jusqu'à ce que l'usure fatale isole les étudiants du reste des Français, et isole les étudiants révolutionnaires du reste des étudiants. Pourtant, Nanterre la boueuse a de la gueule et prouve à la Sorbonne qu'il n'est nullement bon bec que de Paris. Les dazibaos, ici, sont peut-être encore plus crus, plus insolents et libertaires que ceux de la capitale. À l'entrée, côté A1, sur le "mur baignant infiniment dans sa propre gloire" (ainsi s'affiche t-il lui-même), une sentence choc : "L'anarchie, c'est je !". Et ce sujet multiple, gaiement livré au vent printanier, se déchaîne en inépuisables variations : "L'agresseur n'est pas celui qui se révolte mais celui qui affirme", "Tout pouvoir abuse, le pouvoir absolu abuse absolument", "Ne me libère pas, je m'en charge !". "Je jouis dans les pavés", proclame, au milieu du hall, une main inconnue. "Violez votre Alma mater", répond une autre, bâtiment C24. Le sexe, le désir, le plaisir, plus qu'ailleurs, investissent les métaphores. D'autres tabous émergent, en marge des groupes politiques (extrême gauche incluse). "L'alcool tue, prenez du LSD", conseille un provocateur sur la paroi de l'ascenseur. Et les révolutionnaires patentés sont contraints de subir, au détour d'un couloir, l'amère et vindicative remontrance signée par "des filles enragées" : "L'aptitude de l'étudiant à faire un militant de tout acabit en dit long sur son impuissance...". Aucune motion du congrès, aucune "légitime revendication" n'a jamais inclus fût-ce une parcelle de semblable discours". In Hervé Hamon et Patrick Rotman, "Génération. Les années de rêve.", Seuil, 1987, pp. 500-501. Le treize mai 1968, à l'appel de la CGT, la CFDT, de FO et de la FEN, la grève générale est décrétée en France. Les jours suivants, le pays sera totalement paralysé. Jusqu'au 30 mai, où de Gaulle renverse la situation et où un million de personnes défilent sur les Champs-Elysées.