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Aujourd'hui, en face du 72 rue de Belleville, deux boutiques maraîchères
tenues par des Asiatiques proposent d'excellentes primeurs. Le soir, plus
bas, au carrefour, de petites Chinoises proposent à câliner
le client potentiel dans la nuit de France. Revenue à Paname après
avoir fait la route, Édith pousse ses goualantes dans les rues.
Affranchie de son père, à 15 ans, elle prend l'amour comme
les marins prennent la mer. Y aura des vagues et de fameux grains. Entre
la ribambelle de moussaillons, quelques îles et de sacrés
capitaines.
Un peu plus haut que le 72, la rue de Belleville croise celle des Pyrénées
et l'on aperçoit très bien cette grande bringue de Tour
Eiffel. Edith mettra 47 ans à franchir la distance : le 25 septembre
1962, elle chante du haut du monument pour la première mondiale
du film "Le jour le plus long". Entre-temps, elle a conquis
les Amériques et amoncelé les succès populaires,
passant sans encombre du phonographe à manivelle aux tourne-disques
des yéyés.
La silhouette se confond en sombre au rideau de scène, seuls frappent
le visage et les mains, taches de lunes. Images en noir et blanc, voix
en couleur et en relief. La voix tient le corps, le corps tape sa déglingue.
Plaies à l'âme et sales pansements pour le corps. Héroïne,
alcool. Voitures trop vite à l'heure et cascades d'accidents. Sortie
finale de route, backstage éternel le 11 octobre 1963. James Dean,
Janis Joplin et Morrison seront rien que des copieurs.
Pour les esprits chagrins et quelques biographes à tête roide,
le 72 rue de Belleville n'aurait jamais existé : Édith serait
née à l'hôpital Thenon et aurait fabulé ce
détail parmi quelques autres. Ils loupent simplement l'entrée
du manège qui nous fait tourner la tête.
T K
La série de Thierry Kübler paraît de façon hebdomadaire.
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