Lautresite, le jour, 9 mai 03
 


 

En ce jour du vendredi 9 mai 2003. Tu racontes à tout le monde les aventures passées, tu en fais même un peu commerce, tu te dis "Il n'y a pas quinze ans" et te voilà déjà témoin de ta propre histoire. Par exemple on t'a demandé un texte pour un anniversaire, tu l'as écrit. Tu trouves qu'il est très étrange de t'écrire un mot de félicitation pour ton propre anniversaire. Mais tu ne dis rien, tu écris. Parfois aussi, tu vas causer. À des jeunes gens, à des chômeurs, à des personnes que l'on forme, tu communiques ton expérience. Tu sais cependant, tu l'as appris, que tu n'avances pas dans le monde mais dans le temps. Tes cheveux commencent doucement à raconter une autre histoire, mais tu te formalises peu. Tu te demandes parfois si tu utiliserais çà et là, une virgule d'Oxford. Tu en fais des débats immenses : tu admets qu'il convient de temps en temps, c'est vrai, de poser une virgule après un "et", c'est assez rare mais lorsque cela arrive, cela vient comme un carnaval ; tu peux avec une virgule d'Oxford entendre sonner des carillons. Tu reçois des messages, genre "Duys, du nanan", on te parle du carnet anversois, tu es bien d'accord. Et d'ailleurs, tu penses à inverser la formule : tu te dis "On peut être d'accord avec quelqu'un tout le temps, on peut être d'accord avec tout le monde une fois, on ne peut pas être d'accord avec tout le monde tout le temps".

À l'origine, cette formule parle du mensonge. Tu vois dans les unanimismes une sorte de renoncement. Mais tu connais aussi la charge des ruptures. Le brûlage des vaisseaux reste ta marque de naissance, c'est une tache, presque une envie. De temps et temps, tu te dis que tu ferais bien d'arrêter mais il se trouve toujours quelqu'un ou quelque chose. Tu sais bien que tu finis toujours par te convoquer toi-même, mais depuis le temps tu n'as jamais trouvé le moyen de faire autrement. Certains soirs, tu t'en veux et tu fais le rêve d'une vie triste. Parfois, tu es même très trivial et tu racontes des blagues. Il y a chez toi le remords d'une fin de repas de communion. En vérité, tu ne vois pas à quoi tu ne serais pas prêt puisque tu n'as jamais été préparé à rien. Ta décision prise, tu hésites longuement : tu as lu ça quelque part, tu ne te souviens plus de qui l'a dit, tu le regrettes. Le matin, tu sais à peu près de quoi ne sera pas faite ta journée. De ta voiture, tu retires juste l'autoradio, mais hier encore on t'a piqué un rétroviseur. À la fin, tu comprends pourquoi tu as accepté d'envoyer à un autre un mot de félicitation pour ton anniversaire.