Lautresite, le jour, 8 mai 03
 


 

En ce jour du jeudi 8 mai 2003. Tu me parlais hier de ce qui pesait et nous avons discuté longuement. Nous avons vu passer les drapeaux, la fanfare et les couronnes de fleurs ; les dates sont aujourd'hui improbables, on célèbre le 8 mai le sept ou le neuf, le dix même, et parfois aussi, à de forts rares occasions, le huit. Mettre aujourd'hui son agenda en accord avec les scansions du temps invite à la dérogation permanente : la deuxième guerre mondiale se termina un huit mai, sans doute, mais comment en tenir compte encore dès lors que personne ne connaît déjà plus la date de la fin de la guerre en Irak, fixée aléatoirement à Washington, comme auparavant l'on traçait à la règle les frontières coloniales. L'avais-tu remarqué cela ? Alors que nous avons passé des jours, des semaines et des mois à nous rendre aux prochains rendez-vous du temps — ne faisons pas ici le compte de ce qui fut pivot et butoir, ce serait une litanie de résolutions, de contre résolutions, de menaces de veto et d'ultimatum —, nous avons juste oublié cela : de noter au crayon,—quelque part, dans un cahier ou une mémoire— la date officielle de la fin d'une guerre que nous venons de vivre. Aussi bien, étions-nous à table dans ce café sur la place, à regarder à travers la vitre passer ces drapeaux, ces fanfares et ces couronnes. Et nous avons cherché l'un des hommes qui devait être là à se courber, à déposer les fleurs, à se redresser, à se recueillir.

Mais nous étions un peu trop loin, notre vision était gâchée, nous n'étions finalement pas vraiment sûr qu'il fût là, cet homme dont l'affiche électorale nous narguait par ailleurs juste en face sur le panneau planté dans l'avenue. Eh bien, cet homme je le vis tout de même en rentrant chez moi débarquant au moment précis où le journaliste, sur l'écran de télévision, posait cette question à ce candidat au Parlement de notre pays et lui demanda donc : "Combien de fois par semaine", nous parlions de sexe bien entendu puisque c'était une autre émission qui entendait affilier le citoyen à la chose publique. Comme tu venais de me parler de ce qui pèse et que quelques minutes plus tard, nous entreprendrions d'en reparler encore, je voulais te dire cela qu'entre le moment où l'on s'est quitté et le moment où l'on s'est revu, il y avait eu cette question : "Combien de fois par semaine ?"et qu'il y fut répondu "Deux fois". Et là, vois-tu, j'ai compris que ce n'est pas toi qui ne va pas bien. Que ce n'est pas ce que tu portes qui est lourd, que nous avons tous à faire avec cette pesanteur qu'il nous partager, diviser puis broyer. Que cette lourdeur est notre charge commune. Le moment fut très court, mais je suis certain que je t'ai vu ensuite pâlir au nom de Vancouver.