En ce jour du mercredi 7 mai 2003. Tu me déconseilles absolument de dire un mot de plus, un mot encore, sur cette campagne électorale que nous vivons, ici, chez nous, sur notre boulevard ensoleillé. Je devrais te dire tout de même qu'elle passe de temps en temps sur de petits camions et de vastes affiches et qu'un avion à l'horizontale de l'immeuble d'en face nous rappelle, d'ordinaire vers 15 heures, à l'ordre de la planète. Je te raconte cela parce que hier soir, le dos à la télévision, ma plus jeune fille m'a demandé, entendant des voix grésillantes passées au filtre sonore afin de les rendre méconnaissables, "Qu'est-ce que c'est ça, papa ? " et que j'ai dû répondre: "Ça, Louise, c'est une émission électorale". Il faut dire qu'une jeune femme sur la première chaîne publique de cette partie du pays où j'habite a imaginé un concept télévisuel pour revivifier le débat et affilier le citoyen. Tu le sais bien : il faut te méfier absolument du concept. Le concept tente communément de vouloir le bien pour le monde, il est très sûr de lui : il met des vaches coloriées dans le centre-ville pour te faire rire, il fait rouler des trains sur les Champs-Élysées pour t'étonner, il assassine des journalistes vivants sur des affiches pour te choquer. |
Il fait toutes sortes de choses dont il ne te semblait pas que tu aies
jamais besoin ou envie, mais un jour il est bien là et ouvre devant
tes pas un gouffre de réalité qui ne te rend jamais très
certain de pouvoir mesurer exactement ton enjambée. Deux candidats
à la Chambre ou au Sénat de mon pays s'affrontent donc sans
se voir du tout ni s'entendre parfaitement : ils habitent de petites cabines
opaques et les voix qui leur arrivent sont trafiquées, l'ambiance
est sépulcrale. Ils doivent, au terme de l'émission, questions
posées et discussions rompues, parvenir à s'identifier.
Et toi, au milieu de tout cela, tu te demandes : "Donnerais-je donc
ma voix à celui qui reconnaîtra la voix ?". Et là-dedans
tient tout entier le concept : dans cette hésitation sémantique
qui a dû beaucoup faire rigoler. La falsification comme vitrine
démocratique, la corruption du son comme parole publique, le détournement
du débat comme pratique dialectique, c'est beaucoup en dix minutes.
Aussi dois-je admettre que je comprends absolument ton souci de me voir
désormais faire silence. Dans l'isoloir, nul ne te voit.. |
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