Lautresite, le jour, 6 mai 03
 


 

En ce jour du mardi 6 mai 2003. Tu ne m'avais pas dit que tu connaissais quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui connaissait les surréalistes, Julien Gracq ou René Char ? Je pense à cela parce que hier quelqu'un m'a dit qu'on nous avait lu et qu'on nous avait trouvé déprimants, déprimants comme une pièce de vingt francs. Toi, je ne sais pas, mais Julien Gracq, c'est un tout petit lit, où j'ai peu dormi, où j'ai dormi retroussé, il y a du monde ailleurs, je suis cantonné, ce n'est pas ma chambre. D'ailleurs, c'est une vieille maison d'Ardenne, ce fut un café, on y buvait encore — s'il y a un dieu, qu'on y boive toujours — et ce sont des bruyères et du tabac, le rivage de Syrtes, n'est ce pas. Julien Gracq est toujours de chez nous, Char est parti une année dont j'ai beaucoup aimé la tournure, 1988. Et cette personne qui nous a lus et nous a trouvés déprimants cherche actuellement René Char dans la Pléiade. Donc, si tu m'as vraiment dit que tu connaissais quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui connaissait les surréalistes, envoie lui, s'il te plaît, un billet à ordre. Pour ma part, en rentrant, sache que j'ai trouvé sur la cheminée Ponge et Desnos, comme s'ils étaient sortis tous seuls de la bibliothèque et je me suis dit que Desnos était définitivement une aimable vigie, d'une patience d'ange, attentif à tout : il prend très peu la poussière.

Et ceci m'est revenu, alors que s'agencent les pages de cette revue, que Erik Orsenna tira son pseudonyme du "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq et que ce même Orsenna écrivit, en 1988, un livre intitulé "L'Exposition coloniale" alors que, vois-tu, nous publions plus loin — tu trouveras si tu cherches — deux ou trois choses sur l'exposition coloniale de Paris de 1931 qui s'ouvrit un 6 mai, un 6 mai comme le jour d'aujourd'hui, et contre laquelle le groupe surréaliste édita un tract célèbre dont nous te livrons un bel extrait. René Char comptait au nombre des signataires. Je te le dis aussi parce que j'ai trouvé au courrier ce matin une invitation à me rendre au Musée royal de l'Afrique Centrale de Tervuren, que nous appelions ici plus communément le Musée colonial, et qu'il y a un cirque guinéen au programme, un ballet et une conférence sur la photo africaine. L'été dernier, t'en souviens-tu, nous étions partis en croisade contre cette affaire d'exhibition de Pygmées baka dans un parc quelque part en Wallonie. Je te dis uniquement cela parce que tu m'as dit que tu connaissais quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui connaissait les surréalistes. Si tu envoies ce billet à ordre, je te donnerai en échange ma pièce de vingt francs.