Lautresite, le jour, 30 avril 03
   

 

30/04/1975. De nombreux occupants du presbytère entrent et sortent discrètement pour aller aux nouvelles, parfois contradictoires, souvent confuses. Vers 5h du matin, on dirait qu'on n'entend plus d'hélicos américains. Mais on ressent un grondement du sol, se rapprochant. Moins de roquettes aussi apparemment mais de plus en plus de fusillades "classiques" (rafales d'armes automatiques et tirs séparés), surtout en direction du palais présidentiel et du quartier général de l'armée sudiste.
Madame De, la femme du Révérend, décide subitement de confectionner le plus solide petit-déjeûner possible, au cas où… Elle est presque vexée quand je refuse de reprendre du riz mais je n'ose pas lui dire que je souffre d'hémorroïdes. Son frère, médecin à l'hôpital central, arrive peu après en corbillard, seul véhicule muni d'un laissez-passer car les rares ambulances disponibles ont été réquisitionnées. Il nous déconseille de sortir car les Nordistes sont presque partout et encerclent le quartier présidentiel. On annonce des nouvelles officielles pour 8h.
On aperçoit des tanks et des camions du Nord au carrefour proche, toujours des bruits de combat mais un certain calme relatif dans notre quartier. Puis c'est la nouvelle : la radio nationale du Sud demande aux militaires de déposer les armes et d'attendre les instructions dans les casernes ou sur place. Autour de moi, de nombreux Vietnamiens pleurent discrètement, s'embrassent ou s'étreignent. Les enfants sont apeurés devant ce spectacle rare de leurs parents tandis que les jeunes gens commencent à trépigner d'une

certaine impatience. Les étrangers, comme moi, sont relativement inquiets ou perplexes quant à l'attitude à avoir. Les premiers soldats du Nord qui passent devant le presbytère, en longues files indiennes, paraissent jeunes, sérieux et disciplinés.
Vers 9h30, la radio annonce que le président Minh ordonne à son armée de déposer les armes sans condition, enjoignant la population à garder son calme. Nous n'entendons plus de bruit de tirs. Tout le monde sort dans la rue et se dirige vers le carrefour. C'est assez étrange. Les véhicules militaires nordistes se suivent sans discontinuer, avec des soldats à la mine un peu plus réjouie, parfois accompagnés de Saïgonnais apparemment gais et arborant le drapeau du FNL. Sur les trottoirs ou sur le côté de la rue, de nombreux habitants ou réfugiés ne semblent pas vraiment joyeux ou paraissent ignorer les convois.
Quasiment plus personne vers l'ambassade US.
Un peu avant midi, nous apprenons que le Colonel Bui Tin, de la 203ème Brigade Blindée de l'Armée du Nord et rédac-chef du quotidien de l'ANV, a reçu et signé la reddition de Minh, dans le palais présidentiel.
J'ai un solide coup de pompe et je vais m'allonger un instant. J'ai un certain mal à réaliser que cela signifie la fin de la guerre. Il se met à pleuvoir et c'est rare en cette saison. Je pense soudain que demain c'est le 1er Mai et qu'en principe, je ne fais rien…
Par Jean-Luc Leroy.