Lautresite, le jour, 30 avril 03
 

29/04/1975. Trois heures du mat. On a entendu des coups de feu pas loin et on décide d'écouter la radio américaine dans la cuisine. Les nouvelles sont mauvaises pour les Sudistes : Saïgon est quasiment encerclée par l'Armée du Nord qui attaque l'aéroport. On conseille aux gens de rester chez eux… À quatre heures, nous attrapons un rire nerveux : la radio passe le "White Christmas" en boucle : on se doutait d'un air particulier pour lancer l'évacuation des Américains et autres membres de la bande mais à ce point-là ! Une demi-heure plus tard, c'est le début du ballet le plus infernal que je connaisse – l'Opération Frequent Wind : des grappes d'hélicos yankees, passant et repassant presque toutes les 8 ou 10 minutes, toujours sur la même "Loading Zone", l'ambassade US et son grand parking extérieur, évacuant les "conseillers techniques" et autres "coopérants" vers les navires de la 7ème Flotte US.
À 6h30, nous apprenons la chute de l'aéroport TSN et l'avancée des blindés nordistes. Dix minutes plus tard, on comprend mieux, même sans la radio : nous entendons des roquettes et de plus en plus de tirs épars. De plus en plus de gens, dont plusieurs ressortissants étrangers, affluent au presbytère.
Je reconnais un jeune type arrivé en vélo. Il m'annonce que la famille Tra et leur maison, où j'étais hier matin, n'existe plus et que les tanks foncent à travers tout.
Le Révérend propose de prier mais je préfère prendre l'air.

Plus loin en ville, c'est la folie. Des milliers de gens convergent vers l'ambassade américaine. Je ne peux approcher mais comme tout le monde je vois les hélicos atterrir et décoller du "compound" de l'ambassade, surchargés en partant…
Du côté du marché de Cholon, pas vraiment en activité, des files humaines prennent la direction du port. Je n'ose imaginer le chaos qui doit y régner, ce quartier étant laissé sans surveillance militaire, paraît-il… J'ai croisé un collègue de Karl qui le prévient où je suis. Les rues deviennent dangereuses. Des soldats tirent en direction d'un groupe de "motards", plutôt des mobilettes, armés de fusils légers : il pourrait s'agir des "Vietcongs Cow-boys", petites unités de jeunes militants communistes tirant vers les hélicos et surveillant les déplacements de troupes.
Je retourne au presbytère et j'y donne un coup de main pour mettre les matelas devant les fenêtres et transformer la chapelle en dortoir improvisé. On fait cuisine commune, avec l'inévitable friture vietnamienne… Ce qui me pousse à couper quelques morceaux de patates en forme de frites. J'en rigole mais franchement plutôt tout seul… Les infos de 23h annoncent un nouveau programme radio. Il semble émaner du GRP du Sud, appelant les habitants de la ville à célébrer les libérateurs venus du Nord et à chasser les "fantoches impérialistes" de Minh… Ça tire de plus en plus près et les hélicos continuent leur ballet.