Lautresite, le jour, 30 avril 03
   

 

Ma chute de Saïgon. 28/04/1975. Il est un peu plus de quatre heures du matin et je suis réveillé en sursaut par l'effroyable bruit et le choc du bombardement, pas très loin. J'ai beau savoir que les Nordistes ne sont pas loin depuis plusieurs jours, cette fois je me sens un peu mal à l'aise… Monsieur Tra, mon logeur et ancien instit retraité déboule dans ma chambre et, comme toujours, m'annonce dans son vieux français châtié qu'il vaut mieux que je foute le camp au plus vite (dit par lui : "Très cher Professeur Leroy, j'ose croire que vous conviendrez avec moi de l'impérieuse nécessité de prévoir l'imminence de votre départ"). Son voisin, l'épicier qui ne vend plus rien depuis 15 jours, prétend avoir entendu que le nouveau président de la république du Sud-Vietnam, le "Grand Minh" (le général Duong Van Minh – le "pion de la troisième voie" de "Mémé" J.M. Mérillon, ambassadeur de France) va tout arranger, négocier la paix…et rétablir la loi martiale dès minuit.
Comme un con, avec mon vieux sac au dos à moitié vide depuis la perte de mes bagages, je file vers l'arrêt du bus pour Saïgon City, en même temps qu'environ un bon millier de voisins inconnus… pour voir le bus nous passer sous le nez, débordant de soldats sudistes pas vraiment souriants. De mon faubourg "du Cimetière" au centre, il n'y a finalement qu'environ 5 km, à pied faute de mieux. Environ 22 degrés, soleil présent mais voilé de nuages gris. Et puis, surtout, ces bruits : celui très caractéristique de la foule inquiète, des gens qui se pressent en piaillant ; des militaires en pagaille qui gueulent et

écrasent quasiment tout ce qui les gêne avec leurs camions GMC puants ; peu de voitures particulières, sales et en mauvais état ; pas mal de vélos et de mobylettes ; quelques pousses et charettes ; des chiens, des chats, des chèvres… Et puis ce grondement permanent, comme un tonnerre, au loin mais qui donne l'impression de nous suivre, voire de se rapprocher. Au plus on avance vers le centre, au plus on ralentit. Des soldats aux visages renfrognés ont installé des pseudo-barrages filtrants. Au fond de quelques ruelles, on en aperçoit parfois en train de quitter leur uniforme… Vaut mieux pas essayer de photographier dans ces moments-là.
Début d'après-midi, centre-ville, plus moyen d'approcher l'avenue Thong Nhat et encore moins les ambassades de France et des USA, proches voisines. Les commerces ferment, les gens se pressent dans tous les sens et les militaires quadrillent. J'ai faim, j'ai soif, j'ai mal aux pieds. Ne fréquentant pas les cercles fermés du gratin journalistique mondial, j'ai deux choix possibles : mon copain Karl à l'ambassade de Suisse, bossant pour la Croix-Rouge ; ou le Révérend Tran Ngoc De et son agréable petit presbytère ombragé. Pas très loin et le sachant bien informé, je choisis le prêtre et son église Adventiste du 7ème Jour. J'y suis bien accueilli et dispose d'une chambre d'appoint, gratuite. Donc je reste et y passe la fin de journée. J'ai une impression étrange dans ce lieu austère, où nous réussissons à parler de tout et de rien, de paix et de culture mais pas vraiment de guerre, pas ce soir… Je m'endors malgré moi, pendant la conversation.