Lautresite, le jour, 29 avril 03

C'est un local qui appartient aux galeries algériennes, un organisme étatique forcément, ils ressortent de là avec des cartons de ces chaussures et je vois ces hommes qui jettent leurs vielles chaussures, souvent des espadrilles, pour enfiler une paire d'Adidas et s'enfuir en poussant des cris de joie. En redescendant dans l'immeuble, nous ne respirons plus. Gaz lacrymogènes. Je suis surprise car, à chaque étage, on nous tend des mouchoirs baignés de vinaigre pour vaincre la douleur. Je surprends un vieil homme assis sur les marches qui enfile patiemment des "Adidas" à deux jeunes enfants.
Une autre scène qui me revient : des CRS debout, immobiles, une vieille femme voilée monte des escaliers, un panier chargé de légumes. L'un des CRS lance une bombe lacrymogène sur elle et je revois cette vieille femme qui panique, lâche son voile et son panier de légumes qui roulent dans l'escalier.
La ville est déserte. Aucune trace d'autorité. À part ces quatre CRS à Bab el oued, nous n'avons vu aucun policier, nulle part dans Alger. La ville est déserte. Nous sommes en octobre 88.
État de siège, couvre-feu, élections, multipartisme, liberté de la presse, FIS, élections avortées, RCD, RND, FFS, droits de la femme, FIS, GIA, Boudiaf, attentats.
Maman est partie tôt sur la route de Bougie, pour aller sur la tombe de son frère, tonton Fateh. Si l'on voyage en voiture, il faut partir tôt pour éviter les faux barrages. À l'angle de la rue de Prony et du Boulevard de Courcelles en face du parc Monceau se trouve la cabine téléphonique depuis laquelle je l'appelais.


 

 
Même quand il ne me restait que trois unités sur ma carte. J'entendais sa voix, elle me disait qu'elle priait pour moi. Et dans ce grand boulevard, beau et mort à souhait, me revenait un brin de courage. Elle me disait aussi d'aller récupérer un sac qu'elle m'envoyait par quelqu'un. J'y trouvais de la galette, des couronnes dures et des vêtements de laine. Et quand ce jeudi-là, dès le matin, une voiture m'a éclaboussée par mégarde, j'ai trouvé là que c'était un mauvais signe. Maman est morte un 26 novembre, sur la route de Bougie. Accident de voiture. C'est une chance par les temps qui courent.
Je suis donc en France depuis juillet 89. Depuis la mort de maman, je descends à Alger deux ou parfois trois fois par an. Papa continue. Le jour où j'arrive, il me fait du mesfouf, mon plat préféré. Et durant mon séjour, il répète comme une litanie qu'il ne comprend pas ce qui se passe. Me lit des heures entières dans la presse foisonnante les récits détaillés des massacres. De temps en temps, une détonation ; on joue à deviner d'où ça vient tout en buvant le thé.
Un 31 décembre, nous sommes montés à la terrasse pour voir les feux d'artifice et écouter les sirènes des bateaux. L'an 2000 était proche mais papa se doutait déjà qu'il ne le verrait pas. Il y a eu une bombe au Boulevard Amirouche en contrebas de la maison; Papa a cru que ça venait de la fac centrale, lieu où ma nièce qui depuis le départ de maman, habite avec lui, prenait des cours d'anglais. Il a eu peur.