Lautresite, le jour, 29 avril 03

Lorsque j'étais à la terrasse chez mes parents et que les muezzins des trois mosquées environnantes entamaient leurs prières en canon, je fermais les yeux pour mieux les écouter. Ces chants se sont transformés en plaidoiries véhémentes, je les entends encore qui hurlent dans ces hauts parleurs qui grésillent. Il fait chaud. L'air est électrique. Maman est moins joyeuse. Ça y va de ce qui est "haram" et ce qui est "hallal"; il ne faut pas aller au bain maure, il faut avant de rompre son jeûne réciter telle ou telle phrase, il ne faut pas laisser les bras ballants en faisant sa prière, il faut suivre la sunna, sur les traces du prophète. Des cassettes de coran s'échangent; veux-tu que je te prête celle qui parle de addab el kabr (le supplice de la tombe?). Les hommes portent des "kamis", ces robes en percale blanche, il y en a même qui se mettent du khol aux yeux et qui se teignent la barbe au henné, ils suivent la sunna. Le pain est cher, le lait aussi. Nous ne mangeons de la viande plus que deux fois par semaine, nous sommes des nantis. Les vieilles femmes troquent leur voile blanc traditionnel, qu'il faut tenir des deux mains, pour le hidjab avec lequel elles ont les mains dégagées; quelle libération !! Les jeunes filles s'empressent de le mettre, les unes prises dans l'engouement national, dans ce mouvement populaire qui fait face à ce pouvoir en place, bedonnant et méprisant; les autres trouvent en lui le moyen de pouvoir sortir de chez elles, étudier, marcher, continuer à vivre.

 

Avec Amina, mon amie, nous revenons de la fac. Depuis deux jours, il y a des grèves dans la zone industrielle de Rouiba. Les dockers sont en grève aussi. Sur le chemin du retour nous entendons parler de soulèvements à Bab el Oued, quartier populaire au pied de la casbah d'Alger. Nous y allons. Sur la route du front de mer, des camions sont retournés, en feu ; il ne reste qu'un étroit couloir où des bandes de jeunes aux yeux fiévreux laissent passer les voitures. Un couple nous fait signe, Amina s'arrête; ils montent et nous expliquent qu'ils viennent de Bainem, à une vingtaine de kilomètres pour un mariage à Alger, la femme est pieds nus; elle a ôté ses chaussures d'apparat et la boîte de pâtisseries qu'elle transporte encore est pleine de taches de gras. L'homme, confus, nous explique que face aux événements, le bus les a lâchés en route. Nous les déposons. Nous stationnons et descendons à Bab el oued. Je revois encore des rubans entiers de rouleaux de tickets de caisse qui s'enroulent sur nous, sur les arbres, les voitures, comme des cotillons, des hordes de jeunes garçons, adolescents qui huent ce pouvoir en place. Les abribus sont pris pour cible, les cabines téléphoniques, tout édifice se rapportant à l'état est saccagé. Amina se souvient qu'une fille qui fait du hand dans son équipe, habite là. Nous montons dans ce vieil immeuble décrépit qui a dû avoir de belles années. Par la fenêtre, nous assistons à une scène étonnante: des centaines de jeunes et moins jeunes, ont brisé la porte d'un hangar où sont stockées des chaussures de sport "Adidas".