Lautresite, le jour, 29 avril 03

 

Nous avons eu droit à 40 jours de deuil : drapeaux en berne, chants religieux et patriotiques, coran et défilés d'hommes politiques dont certains que nous n'avions jamais vu comme d'ailleurs celui qui sera notre président successeur, Chadli Benjedid. Je ne sais si c'est sa chevelure blanche ou son air bonnard mais ces deux arguments annonçaient déjà la rupture avec l'ancien système. Puis tout a été très vite. On nous a d'abord parlé de réformes, sans parler de celles qui étaient déjà en marche comme l'arabisation, la création de nouvelles wilayates (départements), histoire de partager le gâteau. Depuis la fenêtre de ma chambre et toujours face à cette baie d'Alger, sur l'une des collines, se construit jour et nuit, par une entreprise canadienne, un monument imposant qui s'érige vers le haut. Au beau milieu d'un quartier populaire devenu pauvre. Il est appelé maqam echahid, (le monument du martyre), Nous l'appelons "houbel", du nom d'un totem ante-islamique de culte païen. Des boutiques de luxe, des cinémas, et une jeunesse dorée, les enfants de riches, de parvenus y passent des journées et même des soirées entières.
Le fossé se creuse. Le pays est en effervescence. On sent qu'il se passe des choses ; on ne sait pas bien quoi. Dans les souks el fellah (supermarchés étatiques (il n'y a que ça)), on vend du "fromage rouge" qui vient de France.


 

Après des queues interminables, je revois encore la tête des "chanceux", citoyens simples, leur boule rouge à la main. Nous avons eu l'illusion de "vivre enfin", nous avons surtout participé, à notre insu et d'une façon aussi minime, au dépouillement d'un pays en dérive. Notre président qui veut encore marquer la rupture avec l'ancien régime parle d'une allocation "devise", il est proche de la jeunesse et pour nous le prouver, un grand festival appelé "fête de la jeunesse", est organisé au maqam. Musique, plages, fromages, yaourts, freeshop, nous faisons enfin partie du monde moderne qui nous donne l'exemple via ces paraboles qui fleurissent sur les terrasses, balcons et même bidonvilles. Nous sommes en 1985 et, comme seuls ces pays-là savent le faire, le revirement est brutal. On entend brusquement parler "de crise économique", "azma iktissadia", c'est en clair la récession. Nous, qui il y a quelques années à peine, étions bercés par des slogans louant notre force, notre courage, nous qui avions mis à genoux une puissance comme la France, nous qui contrairement aux pays voisins produisions notre électricité, avions nos barrages, une industrie des plus florissantes en Afrique, nous qui avons été le grenier de la France, nous entendions parler pour la première fois de "crise économique".