Lautresite, le jour, 29 avril 03
   
 

"La confusion des valeurs ne cessera jamais de m'étonner. La société - et le public qui la constitue - réserve souvent des surprises... surprenantes. Je me souviens de l'étonnement poli un rien appuyé que marquaient à mon égard, au retour des camps, des gens de bonne compagnie qui m'avaient connu "avant". Mais, me disait-on, comment expliquez-vous votre conversion ? Vous étiez, avant, antimilitariste. Et vous êtes entré dans la guerre, et vous avez combattu...Quelle contradiction ! Il m'a fallu chaque fois reprendre la même réponse, la même explication. J'étais et je reste profondément antimilitariste. Je crois, comme je croyais alors, qu'une grande part du malheur du monde est l'œuvre des marchands d'armes et des beaux parleurs qui convainquent les peuples d'avoir à en acheter les produits. Je continue à croire que l'humanité sera en mesure de résoudre ses plus difficiles problèmes le jour où les budgets destinés aux armées seront consacrés à la coopération, à l'éducation, à la santé, à la culture, à la solidarité. Je croyais à cela le 10 mai 1940, quand les avions nazis ont envahi le ciel de mon pays. Et je suis entré en guerre, si radicale que puisse être cette affirmation. j'ai refusé l'esclavage tant national qu'idéologique. J'ai jeté dans la bataille les seules armes que je possédais : ma liberté et ma vie, ma volonté et mon orgueil. Où est donc la contradiction ? Oui, il aurait fallu empêcher l'Allemagne de réarmer. Oui, il aurait fallu l'empêcher de dresser contre le monde libre l'immense armada de ses tanks et de ses avions mis au service d'une volonté d'anéantissement de tout adversaire. Oui, il aurait fallu bâtir la paix à Versailles et ne pas y préparer la Deuxième Guerre mondiale.

Mais c'eût été trop simple. Les marchands de canons auraient tous fait faillite. Et Dieu sait quelle place la fabrication des engins de mort tient dans l'économie libérale d'hier et d'aujourd'hui. L'odieux le dispute ici au ridicule. Non seulement les responsables du traité de Versailles furent incapables d'empêcher l'empire Krupp de renaître et de fleurir, mais ils furent tout autant incapables de forger une défense adéquate, une riposte efficace. Le grotesque effondrement des stratégies alliées devant la guerre éclair du führer est un monument de bêtise, d'inconscience et d'incapacité. Devant de telles "vertus", je reste et resterai jusqu'à mon dernier souffle pacifiste acharné. Mais avec autant d'énergie et de conviction, je mettrai à tout coup dans la balance jusqu'à plus infime de mes forces pour rejeter l'esclavage et la malédiction. Désarmer tous les peuples, renoncer aux armes pour assurer la paix; miser sur l'homme, sa conscience et sa volonté pour harmoniser l'humanité entière, c'est là un idéal que je n'ai nulle intention de renier jamais. Opposer sa poitrine, son intelligence et sa foi en l'homme à toute entreprise d'asservissement sera tout aussi bien mon unique credo. In Arthur Haulot, Paroles d'Hommes, Quorum, 1995. Arrêté en 1941, Arthur Haulot fut d'abord interné à Mauthausen puis transféré à Dachau, en 1942. À la libération du "konzentrationslager Dachau" par la 7ème armée américaine, le 29 avril 1945, il en prit le commandement. Plus de deux cent mille personnes passèrent par ce camp, près de septante-six mille y perdirent la vie.