Lautresite, le jour, 23 avril 03

Il me parlait alors de son enfance, de ses parents que je n'ai pas connus; je lui demandais de m'apprendre à conjuguer les verbes en kabyle. Il aimait bien. Par manque de pratique, il ne me reste malheureusement plus beaucoup de connaissances linguistiques, mais la sensation cuisante d'un manque qui ne se comblera jamais. Je donnerais tout l'or du monde pour une soirée, une seule, à côté de papa au balcon, le soir. Il comptait les bateaux dans la rade et calculait le manque à gagner financier que cela faisait au pays. La route moutonnière était déserte. Un grondement sourd montait du port et Amira, la chienne, nous observait en contrebas, amusée, en balayant le sol de la terrasse de sa queue vieillie. Ça sent le musc et le jasmin.
Maman, elle, s'endort face à la télé. Elle dodeline de la tête et il lui arrive même de ronfler. Et malgré nos encouragements à aller se coucher, elle reste. Le lendemain, elle n'hésitera pas à dire qu'elle a vu tout le film et qu'elle peut même le raconter. Il n'y a qu'en face d'un western qu'elle ne dormira pas. Le soir où il y en a un, elle est prévenue dès midi par mon père. Et si elle venait à coudre pendant que le film passait, je la revois qui pose son œuf en bois lorsqu'une scène d'amour se profile.

 

Cela m'a longtemps gênée, car cela ne correspondait pas à l'image que j'avais d'elle. Puis, un jour, j'ai trouvé ça amusant. Aujourd'hui, cela m'émeut. Pour tout autre programme télévisé, c'est comme en voiture, à peine montée, elle dort déjà, avant même le premier kilomètre. C'était là les seuls moments où ne pouvant rien faire de ses mains, elle se reposait, enfin.
Mes frères et sœurs ont quitté la maison un à un; les unes pour se marier, les autres pour continuer des études à l'étranger; ce dernier évènement s'est fait dans de la douleur. Ma mère n'a eu qu'un fils et il est parti. Elle a alors beaucoup changé. Je l'ai vue se radoucir, je l'ai sentie renoncer.. elle qui ne renonçait jamais à rien. J'ai donc vécu longtemps avec eux deux dans cette grande maison. Je les avais enfin à moi toute seule et j'en ai profité pleinement. Je vivais à l'ombre de leur harmonie, doucement construite et sans cesse renouvelée. Je les revois encore qui épluchent des petits pois dans le même plat en se racontant des histoires en kabyle, je les entends qui rigolent pendant qu'il lui applique sa teinture noire dans une pièce ombragée. Dans ces cas-là, je marchais sur la pointe des pieds et retenais mon souffle.
à suivre...