Lautresite, le jour, 23 avril 03
 

L'air est frais, nous rentrons. Nous dînons à 20 heures. Au moment des informations. Nous n'avons que la chaîne nationale et encore, sur une télé noir et blanc. Pendant que le commentateur commente, mon père ne s'en prive pas non plus : "Voilà l'autre abrrruti; toujourrrrs la même rrrengaine." En effet, depuis longtemps déjà et toujours les mêmes têtes et toujours les mêmes histoires sans cesse recommencées. Ma mère ne dit rien, elle nous sert, elle donne des nouvelles des personnes visitées, elle va à la cuisine, revient, s'assoit pour se relever, repart, revient. Papa s'est encore sacrifié ce soir : pour finir les restes. Mais demain il ne pourra plus rien pour elle, demain il est au régime. J'ai entendu ce refrain des dizaines de fois, des années durant, ce qui aurait pu un jour finir par nous agacer ; mais aux sourires de complicité qu'ils s'échangeaient, nous pressentions qu'il s'agissait là d'un jeu entre eux d'eux. C'est sûr, elle avait fait des efforts: cuisiner sans gras, sans trop d'épices, sans trop de sel, pour ménager son cholestérol ; et tous ses efforts étaient récompensés puisqu'il trouvait sa cuisine délicieuse et ne s'en privait donc pas.

Mon père aimait les matchs de foot. Il disait toujours qu'il avait été footballeur et que cela expliquait la forme de son nez qu'il s'y était cassé. Comme nous avons tous hérité dans la famille d'un appendice nasal proéminent, j'ai un doute quant à sa pratique footbalistique. N'empêche que c'était le seul programme qui le maintenait en face de la télé, même très tard. Il m'a transmis le goût de ce sport. Les autres soirs, il commençait par faire des commentaires sur le film en face duquel nous nous étions tous installés. "C'est encorrre un navet!!", "Rrregarde moi ça, ça se voit tout de suite que c'est lui, l'assassin." Et comme à son habitude il balançait son pied avant de finir par se lever d'un bond pour aller boire un verrrre d'eau frrraîche avant de monter. Là, débutait son rituel du soir. En hiver, il commençait par chauffer la chemise de nuit de maman près du feu pour qu'elle la trouve chaude en montant; en été, il installait sa chaise pliante au balcon, face au port d'Alger et y restait un long moment, parfois plus d'une heure, dans le silence. C'est le moment que je choisissais souvent pour le rejoindre. Une peau de mouton à terre, à côté de lui.