Lautresite, le jour, 23 avril 03
   

 

J'aimais à le regarder. Il donnait une tranche à chacun pour goûter et pour surtout s'en autoriser une deuxième. Le rituel voulait que Papa fasse sa sieste, quoi qu'il arrivât. Et il la faisait. Gare à celui qui sonnait ou téléphonait à ce moment-là ; d'ailleurs je n'en n'ai pas le souvenir; il était notoire qu'il s'agissait là de "sacré" et nul ne venait le troubler. À part le chat qui aimait à jouer avec les orteils de papa, toujours en mouvement.
La pendule, une horloge métallique, pièce rapportée d'une quelconque administration, venait mêler son tic-tac au ronron du congélateur, objet de culte. Ma mère congelait tout. Jusqu'aux cerneaux de noix qui décoreraient le mhalbi du ramadhan. En été, nous étions plusieurs à faire la sieste. Dans l'arrière-chambre, on allait chercher ce qui ferait notre couche. Papa se levait le premier, il retournait à son travail. Ma mère a toujours eu quelque chose à faire, quelqu'un à voir, une histoire à raconter, une blague à dire. Je la revois qui, sa prière faite, se prépare. Combinaison, robe, elle se met de la crème en face de la glace près de la fenêtre. La ville s'est réveillée à nouveau, les voitures reprennent leur procession. Aujourd'hui c'est lundi, elle va chez tata Foufa, sa tante.

Petite, je l'accompagnais. Elle mettait dans un sac le cake qu'elle avait fait et d'autres choses que je ne devais pas voir. Nous marchions jusqu'au bout du Telemly et descendions par le Parc de Galant, rare lieu où les amoureux donnaient libre cours à leurs effusions entre deux rondes du gardien. Je m'arrêtais pour regarder les perroquets. Il y en avait de beaux dans de grandes cages. À cinq heures, nous remontions vers le Telemly et à l'odeur qui se dégageait depuis la rue, nous savions que Papa était déjà là. Il arrosait le jardin. Il souriait en nous voyant et nous faisions une pause au jardin. Mes parents bavardaient tous deux dans une complicité profonde. Même enfant, j'ai le souvenir d'avoir bu ces moments, de m'être faite encore plus petite pour ne pas troubler cette harmonie.
À la belle saison, les hirondelles choisissent la tombée du jour pour entamer leur danse dans les airs. Elles accompagnent leurs danses de cris qui annoncent le printemps. Les jours rallongent, la glycine est en fleurs et embaume les airs. Je prends les ciseaux et vais couper de la menthe pour le thé. L'eau bout, il faut faire vite. La galette est chaude et le beurre fond à son contact. Nous devisons.