Lautresite, le jour, 23 avril 03

 
J'aime l'hiver à Alger. J'aime le marron des troncs d'arbre qui luit au soleil, j'aime le rouge de cet arbre de Noël qui éclaire le jardin. Le figuier aux branches noueuses qui ne peut en cette saison cacher ses formes disgracieuses. Il trônait là au milieu du jardin, emblème de nos origines. Mon père l'affectionnait particulièrement tout en n'en donnant pas l'air. À la saison des figues, Papa déposait très tôt le matin la ou les deux figues prêtes à être sacrifiées; et dans la chaleur déjà montante, encore endormi, le premier réveillé avait droit à ce présent. Comme un cérémonial. Il aimait à nous répéter que cet arbre donnait des fruits deux fois par an, la figue fraîche et la figue fleur, plus petite.
Les levers de soleil. Le ciel s'embrasait comme animé d'une passion chaque jour renouvelée. Au loin, là-bas, les montagnes immobiles, pétrifiées. Il faut saisir ces instants ; ils sont éphémères. Très vite, la lumière envahit le ciel et plus aucune nuance n'est possible. Tout baigne dans un éclat parfois violent. Il faut pourtant sortir sa literie au balcon, il faut aussi relever tous les meubles pour y passer la serpillière. Je relève ma robe, la coince dans ma culotte, et pieds nus me voilà à quatre pattes qui passe la serpillière, sous l'œil vigilant de ma mère qui vérifie que je lave aussi les coins de chambre. Tout y passe : le produit à mettre dans la salle de bains pour qu'il agisse pendant que je fais la poussière, secouer les draps, retourner les matelas et changer l'eau dès qu'elle est trouble.


 
Puis, enfin, l'on tire les rideaux et la maison baigne dans un clair-obscur apaisant. J'aimais la sensation d'être à l'ombre, parfois dans le noir, avec des raies de soleil qui se glissaient par toutes les fentes. Le chat me frôle puis s'étend sur le carrelage sans plus aucune pudeur ; il m'arrivait d'en faire autant, quand le ménage était fait, j'y avais droit. Papa arrivait invariablement à la même heure, en gabardine beige ou en manteau suivant la saison. Et là, nous nous mettions à table. Si c'était jour de marché, nous mangions du poisson, souvent des sardines, frites pour certains, grillées pour les autres. L'un de nous allait chercher au jardin un citron, il fallait le choisir bien jaune, surtout ne pas gâcher. Papa présidait en face de Maman.
J'ai toujours été assise prés de mon père et quand, à de rares exceptions, je n'ai pu être près de lui, je l'ai vécu comme une frustration. Lorsque tous les autres avaient la tête plongée dans leurs assiettes, il me lançait un morceau de viande ou de poisson : à la volée, rapidement, et je devais, en le recevant, n'émettre aucune surprise, ça éveillerait les soupçons. Poivron-galette dure, carottes au cumin, frites maison, merlans, soupe blanche, fenouil au poulet, et toujours pour finir une orange. Mon père nous prouvait qu'il s'agissait de belles Thomson en montrant l'appendice proéminent du fruit. Il faisait une longue torsade en l'épluchant.