Lautresite, le jour, 18 avril 03

Arsenal bio-chimique : l’énigme sud-africaine. 12 avril 2001. Haute cour de Prétoria, Afrique du Sud. Le principal responsable du programme d’armement bio-chimique sud-africain durant l’apartheid, un dénommé Wouter Basson est acquitté. Sous le nom de code Project Coast, ce programme était, à supposer qu’il soit effectivement terminé, l’un des fleurons internationaux du Chemical and Biological Warfare, en d’autres termes de la guerre bio-chimique.
Mis sur pied dans les années 1980, le Project Coast visait à déployer un arsenal de persuasion contre l’influence soviétique dans la région du cône sud africain. Très vite, le projet militaire deviendra une arme à vocation interne. Et c’est la population noire sud-africaine qui, la première, goûtera aux découvertes mortifères du régime d’apartheid.
La Commission Vérité et Réconciliation (CVR), initiée en Afrique du sud par le prix Nobel Desmond Tutu, établit durant l’été 1998 que le régime raciste avait acquis des stocks importants d’Ebola, de choléra, de Sida, ou d’Anthrax. Sans compter le développement d’armes ethniquement sélectives agissant sur la mélanine colorant la peau des noirs. La CVR termina son enquête sans parvenir à obtenir toutes les informations qu’elle souhaitait. Certains magistrats de la Commission s'en sont d’ailleurs plaints publiquement. Un procès au pénal s’ouvre peu après en 1999 contre le responsable du programme Coast, Wouter Basson. Il sera acquitté…
Le gouvernement qui aurait pu faire appel de cette décision de justice, rendue —soit dit en passant — par un juge nommé sous l’apartheid et frère du président du parti conservateur sud-africain, a décidé, en fin mars 2003, de ne pas poursuivre l’action judiciaire. Cela aurait permis de lever, un tant soit peu, le mystère sur un programme particulièrement inquiétant, dont on ne sait pas ce qu’il est devenu.
Plusieurs instances internationales ont exprimé publiquement leurs appréhensions : le 31 mars dernier, l’UNIDIR (l'Institut de recherche sur le désarmement des Nations Unies) a rendu public un rapport reprenant en partie les peurs exprimées en février 2001 dans une note par l'US Air Force, considérant ce programme comme l’un des plus sophistiqués au monde (moins volumineux en taille que l’ex programme soviétique Bioreparat mais plus inquiétant dans sa sophistication).

En octobre 2001, le rapport de la commission de la défense de l’Assemblée de l’Union de l’Europe occidentale sur « la maîtrise des armements chimiques et biologiques » établissait également une hiérarchie des craintes en décernant une mention spéciale à l’Afrique du Sud.
La Commission Vérité et Réconciliation ainsi que le procès du « Docteur la Mort » ont permis de mettre à jour une certaine collaboration internationale du temps de l’apartheid : d’abord avec certains pays occidentaux comme les EU, la France, l’Angleterre, ou la Suisse (dont la presse est la seule en Europe aujourd’hui à dénoncer les ambiguïtés passées). Mais les enquêtes ont surtout montré que le « Dr la Mort » s’était rendu plusieurs fois en Irak, en Libye, en Syrie ou en Corée du Nord pour des voyages d’études un peu particuliers de 1980 à 1995. Il apparaît, en fait, que ce docteur gérait un véritable business d’État alimentant en savoir-faire ou en matériel douteux tous ceux qui en manifestaient l’intention avec des moyens financiers appropriés.
Lors d’une audience en 2000, Wouter Basson alias « Dr la mort » a évoqué l’existence « d’une mafia biochimique » déjà bien implantée dans le monde et qui serait amenée à se développer. Ce que le rapport annuel de l’Institut international de Stockholm pour la recherche de la paix ne dément pas, s’alarmant du contournement généralisé des contrôles opérés par les pays industrialisés sur la prolifération des armes chimiques. Notamment issue de la dispersion des armes biochimiques sud-africaines…
Une question lancinante reste en suspend aujourd’hui. Une question simple que posent notamment certains journalistes sud-africains du Mail & Guardian ou du Sunday Times ; question à laquelle le gouvernement Mbeki n’a pas encore répondu : après le démantèlement du Project Coast, en 1994, que sont devenus les stocks d’armes biochimiques sud-africaines ?
Par Tristan Mendès France. Auteur du documentaire « Dr la Mort » pour France 3, BFC Prod. Ouvrage paru « Dr la Mort. Enquête sur un bio-terrorisme d’état en Afrique du Sud », 2002 Ed. Favre. Vient de paraître : « Gueule d’ange », enquête sur le tortionnaire argentin libre Alfredo Astiz, Ed. Favre