Lautresite, le jour, 17 avril 03
 


 

En ce jour du jeudi 17 avril 2003. Je me souviens très bien de Léon Klinghoffer et de sa chaise roulante, pourtant je ne pense pas avoir jamais vu Léon Klinghoffer sur sa chaise roulante. Je n'ai pas vécu non plus la deuxième guerre mondiale, mais je m'en souviens très bien également. J'ai toutes les images en tête — l'ouverture de la frontière autrichienne lors de l'Anschluss, les Anglais à Dunkerque, l'arrivée d'un train à Auschwitz, les parachutes du 6 juin 1944, le bombardement de Dresde—, et ces souvenirs qui ne sont pas les miens mais que je peux transmettre, est-ce que ceux-là sont aussi de la mémoire ? Par exemple, ma mère n'avait pas ces images-là : près de la gare de formation, on a fait attention aux avions au début et à la fin de la guerre. Entre, c'était simplement le temps de la guerre. Vers la fin est arrivée une bombe qui a brisé une partie de la maison, c'était une erreur, un dégât collatéral. Ma mère se souvenait fort bien de la bombe. Mais elle ne possédait pas l'arrivée du train à Auschwitz, les Anglais à Dunkerque ou les parachutes du 6 juin. Ma guerre, au total, était nettement plus complète que la sienne. En regardant Abou Abbas arrêté à Bagdad et en sollicitant les images mentales qui me restent de l'Achille Lauro, impossible de ne pas me rendre à

cette question : qu'est-ce que je vais, alors, garder de cette guerre d'Irak ? Je pense pouvoir me définir comme un spectateur "embedded", j'ai beaucoup suivi, mais je n'ai pas vu grand-chose. J'ai suivi ce qui faisait trace, je n'ai pas vu ce qui faisait sens. Certaines bombes, par exemple, sont à fragmentation et il est possible que ces images le soient aussi : des courts moments de pas grand-chose à partir de quoi il s'agit de tenter de recomposer un récit. Recomposer, c'est-à-dire, bien entendu, inventer. Il n'y a pas encore de film de la guerre d'Irak, mais seulement des rushes. Actuellement, notre mémoire à tous travaille sur la réalisation d'un bout-à-bout mais nous sommes loin encore du montage définitif. Un moment, quelqu'un va arriver pour donner le "final cut" et là, c'en sera terminé, nous aurons fixé notre mémoire. Elle sera bonne à transmettre, nous pourrons alors la disputer autour d'une table en faisant se coudoyer nos souvenirs : "Mais non, cela ne s'est pas passé ce jour-là. Mais si. Mais non." Une bombe règle cette question : on se souvient toujours du jour de la bombe.
Si on peut.