Lautresite, le jour, 16 avril 03
 


 

En ce jour du mercredi 16 avril 2003. Quelques chiffres : 700 détenus pour 420 places à la prison de Forest à Bruxelles ; 59.155 détenus pour 47.000 places dans les prisons françaises ; 574 jours que Maurice Papon est libre. Nous faisons ici de l'acharnement éthique sur le cas de monsieur Papon, mais c'est bien naturel. Au lendemain de sa sortie de cellule, le 19 septembre 2002, nous écrivions : "On finira par en avoir assez de ces crapules dures à mourir, paraplégiques un jour, danseurs mondains le lendemain. Nous serions fondés, en effet, à compter les jours séparant Papon de sa fin pour nous assurer qu'on ne nous a pas une nouvelle fois joués". Aussi, calculons-nous patiemment. Ainsi, estimons-nous que ce "grabataire cacochyme impotent" est décidément bien long à mourir. Mais au moins cultivons-nous le souci de la cohérence ; au moins travaillons-nous sur cette mémoire longue tellement difficile à dompter que chaque événement, même s'il n'est que la répétition décalée dans le temps du même événement, semble chaque fois faire irruption avec la parfaite l'innocence d'une nouvelle nouveauté. En vérité, nous en savons beaucoup mais en oublions autant. Ainsi de Papon, à qui des experts médicaux viennent de délivrer un nouveau certificat "d'interdiction de prison" : sa discrétion entretenue

occulte ce que pourtant nous savons : qu'il est libre, qu'il se déplace, qu'il circule. Car, en dehors de sa cellule, Papon réussit ce coup de force d'être aussi invisible que les prisonniers protégés de notre attention par l'opacité des murs et la légèreté du barbelé. Bien entendu que nous savons qu'il y a des gens derrière les barreaux, comme nous connaissons la claire-voie de Papon. Mais notre savoir ne vaut pas vision. En aucune manière, sauf à en avoir fait soi-même l'expérience, nous ne sommes en capacité d'éprouver ce que l'Observatoire international des prisons dénonce aujourd'hui, agissant en relais des gardiens et des matons, alliés objectifs aujourd'hui circonstanciels et, on l'espère, durables. En France comme en Belgique, avec un beau synchronisme, la question de la surpopulation renverse celle de la sécurité. Et l'on voit bien ici qu'il reste impossible d'inventer de la prévention après la répression. Qu'un détenu est détenu, point à la ligne. Qu'un homme enfermé n'est décidément pas un homme entier (mais quelqu'un divisé en mètres carrés utiles) et que la question de sa réintégration demeure entière. Sauf pour Papon à qui la diminution physique permet de retrouver, paradoxalement, son intégrité. Joyeuses Pâques.