Lautresite, le jour, 15 avril 03

La colonisation est là, en toile de fond. Nos rapports sont ambigus, nos imaginaires infestés, nos attitudes programmées… à cet instant précis, je voudrai être Chinoise.

Toutes les demi-heures environ, un nom fuse. Et les uns après les autres, nous entrons dans ce bureau. On jette subrepticement un regard à celui qui entre. Comme pour lui souhaiter bonne chance et même après trois heures d'attente sur ces bancs d'époque, on regrette presque d'être enfin appelé. Lorsqu'une porte s'ouvre, une belle lumière arrive jusqu'à ce couloir obscur. La Préfecture, je le répète, est sur l'île de la Cité, en bord de Seine; la lumière est ici plus belle que partout ailleurs dans Paris. Tout à coup, quelqu'un m'aborde. Ça me dérange presque. Je préfère rester seule, je dois me concentrer comme avant un match.
Il s'agit d'un vieux copain de fac. Nous étions à Bab Ezzouar ensemble, la fac des Sciences à Alger, le temps de l'insouciance, quoi… Je l'avais revu une fois peut être en dix ans, à une manif. Je suis contente de le voir. Je l'aime bien.
Commence alors la valse des "Où en es tu?, Que deviens-tu?, la série de questions que nous redoutons, tant nos vies n'avancent pas, engluées dans ces problèmes de papiers et leurs conséquences.

 

 
Il me raconte son parcours : plus pragmatique. Il a décidé d'arrêter les études, il considère qu'avec son diplôme de droit et un DEA en commerce, il est suffisamment armé pour entrer sur le marché du travail. C'est ce qu'il fait depuis deux ans. Seulement, il n'a pas le droit, avec des papiers d'étudiant, de travailler à temps plein : logique !! Donc il a longuement hésité : continuer à s'inscrire (certaines écoles fort chères acceptent des étudiants qu'elles savent ne plus revoir après l'obtention de la carte d'étudiant) et être payé à mi-temps pour un plus que plein temps effectué. Mais la Préfecture a prévu le coup : il faut depuis peu ajouter à la longue liste des papiers à fournir, une attestation de réussite ou, à défaut, un certificat d'assiduité. NIET..
Autre alternative : faire signer par son employeur une promesse d'embauche. Ce dernier doit prouver avoir mis des annonces dans la presse nationale, et à l'ANPE pendant au moins six mois et n'avoir trouvé personne. On doit clairement être indispensable, irremplaçable. Tout le monde a du mal à le croire, surtout nous. Je connais bon nombre de personnes qui ont payé des employeurs pour une promesse d'embauche caduque. Le nombre de fois où l'on s'est posé la question : "Tu ne connaîtrais personne qui pourrait nous faire une promesse d'embauche ?"