Lautresite, le jour, 15 avril 03

 
Un long couloir, très long. Des bancs de part et d'autre.
Le silence qui règne est entrecoupé par les pas traînants de quelques agents qui passent, repassent, des dossiers à la main. On repère immédiatement les chefs : ils ont la démarche plus alerte, le regard pointu et l'air très affairé.
Le devoir les anime, ça se sent. Je remarque qu'il y a de plus en plus de Chinois qui rejoignent nos rangs. Les personnels sont désemparés; ils n'ont pas l'habitude de cette catégorie de personnes : ils ne parlent pas français, pas du tout. Ils viennent donc en groupe, parlent fort et on n'y comprend rien.
Nous sommes loin des foules qui se bousculent de la rue Miollis. Nous avons été convoqués là, parce que dans des situations particulières. On regretterait presque le temps où nous étions confondus dans la masse. Je m'assois donc et réfléchis : je soutiens mon doctorat dans deux mois. La rue Miollis m'envoie là parce qu'à leur avis, je n'ai plus besoin d'un titre de séjour d'un an mais de deux mois. Que puis-je donc trouver comme argument pour demander quelques mois de plus ? Après dix ans en France, je pourrais éventuellement continuer, faire ce que l'on appelle un post doc? Je ne peux lâcher mes élèves en cours d'années ?

 
Pas recevable : l'argument de la priorité nationale revient comme un leitmotiv, je les entends encore : "Vous croyez que nos 3 millions de chômeurs, ça les arrangerait pas de travailler à votre place?" Ce que je me retiens de répondre, c'est qu'un professeur de mathématique avec un doctorat d'État, dix années de recherches et d'enseignement, payé à mi-temps comme maître auxiliaire, dans des banlieues classées zones prioritaires, c'est tout bénef. Et même le plus téméraire des Français, y ferait pas ça pour 3400FF.
Je me retiens. Je ne dis rien. J'ai appris.
Faut trouver autre chose : et si je leur disais simplement que je voudrais avoir le temps de ranger mes affaires, de préparer mon départ, mon retour au pays .. J'hésite, renonce, quand pour la nième fois, repasse un des agent du bureau 113 à la mine patibulaire…
Autre chose : ma vie privée. Un mec. Mon mec. Je fais les questions-réponses : ça prend nos boulots, ça va pas aussi piquer nos mecs… je renonce. Pendant ce temps, la Chinoise face à moi fait des areu areu à son bébé; elle a l'air sereine, elle rigole même avec un ami qui l'accompagne. Je me dis que le statut d'Algérien est loin de nous donner des avantages.