Lautresite, le jour, 14 avril 03
 


 

En ce jour du lundi 14 avril 2003. Le pillage du musée archéologique de Bagdad renvoie à la dispersion de la collection d'André Breton. On commence comme cela. On ne fait, en vérité, que poursuivre cette histoire sur la beauté qui sera convulsive ou qui ne sera pas. J'ai vu le lion à la tête tranchée, mésopotamien ou sumérien, et puis les bénitiers, aussi, adjugés un à un. J'ai vu aussi les poteries brisées et je sais tout des résultats financiers de la vente du 42 rue Fontaine. Je dilapide, tu disperses, il pille : à ce que l'on peut lire et entendre ici et là, de glorieux descendants du surréalisme, tendance historique, préfèrent aussi la vente à quelques-uns que le don à tout le monde, l'acte le plus surréaliste du monde consistant probablement aujourd'hui à descendre dans la rue et à vider un musée. Un musée c'est-à-dire, quoi que l'on retienne de nos années 70, le bien public. Peut-être même, s'agissant de la mémoire, le lien public. À la radio, à l'aube de la guerre d'Irak, un archéologue liégeois a pris quatre semaines pour dire quelques mots de l'écriture cunéiforme et des sous-sols irakiens — c'était sur la Première, l'émission Mémo de Jacques Olivier, exemplaire, merveilleuse, sur la RTBF donc, en Belgique.

Mais combien de temps pour vider une mémoire ? Le temps de le dire. Il n'y avait pas de char Abrams devant les reliques d'Ur: il était logique que l'Unesco aussi soit unilatéralisée, le patrimoine de l'humanité compte pour peu devant la faculté de barbarie qui, elle aussi, est universelle. Ceci à l'attention, aussi, de ceux qui continueraient de confondre durablement humanité et humanitaire. Ceci encore pour dire cette chose incongrue, inacceptable bien sûr, que la bombe sur le ministère de l'Information parut à tout prendre moins obscène que les tessons de vases assyriens dans les salles du musée bagdadi. Sur les vases, cette réflexion de Donald Rumsfeld : " À la télévision, vous voyez sans arrêt les mêmes images. Des gens qui quittent un bâtiment avec un vase, vous le voyez vingt fois. Y-a-t-il donc tant de vases dans ce pays ?". Hélas, Monsieur le Secrétaire, hélas oui. C'est un pays de vases, c'est même un pays creuset. C'est là que s'est forgée la langue avec laquelle vous pouvez aujourd'hui nous parler de la vieille Europe. C'est là aussi qu'a commencée d'être écrite la Bible que vous lisez tous les jours, c'est dire. Nous en sommes là aujourd'hui, qu'il n'est même plus besoin que meure un vieil homme pour que brûlent des bibliothèques.