Lautresite, le jour, 9 avril 03
 


 

En ce jour du mercredi 9 avril 2003. La tourelle du char qui tourne déclare ce mardi 8 avril "jour des journalistes", comme il y avait déjà eu, avant, le jour de la tempête rouge, le jour de la Convention de Genève, le jour de la cible d'opportunité, le jour du marché, le jour de l'aéroport, le jour de Jessica, etc…. Nous posons chaque matin nos pas dans des traces à venir : au final, elles nous font la journée. Nous ne savons que très peu ce que nous avons marché. Nous avons bien du mal avec nos pas d'hommes. De la cadence et de la mesure, nous ne disons rien. Simplement, sur nos écrans, le soir, un titre vient éclairer notre chemin. Cette guerre est un almanach. Il y aura un souvenir pour chaque journée et à la fin, lorsque s'en sera terminé de la route — lorsqu'elle aura été marchée complètement — nous penserons à cette phrase, "In girum imus nocte et consumimur igni" : nous tournons dans la nuit et serons consumés par le feu. J'ai par exemple, hier, vu des images d'un type qui tourne dans la nuit et qui sera consumé par le feu, il s'agit de Ahmad Chalabi, chef du Congrès national irakien, il figure aussi dans l'almanach et signale "qu'il n'a pas de calendrier". Il sera, devrait être, pourrait devenir, une sorte de protégé du protectorat.

Un genre de président bis de l'administration de transition. S'il passe la frontière jordanienne, vingt ans de prison l'attendent. C'est un banquier failli. Bientôt, nous aurons droit au "jour de Ahmad Chalabi". Nous ne savons encore rien du titre de la journée que nous avons commencée déjà à arpenter. Il est possible, pour ce qui est du "jour des journalistes", les trois tués d'hier, que le tankiste ait confondu la bouche d'un bazooka avec l'objectif d'une caméra. Il faudrait en parler un peu à Godard, il sait tout des cellules et des chaînes, il connaît les mots de la guerre, il sait même tout des Américains, il tourne à Sarajevo pour le moment. Il faudrait aussi en dire un mot à Pierre Schaeffer, qui a défendu toute sa vie que "communiquer" signifiait "venir muni, avec des munitions, arriver armé". On comprendrait mieux alors, pourquoi il y a eu un "jour des journalistes" et pourquoi cela n'avait rien d'une bavure. Ce mot, d'ailleurs, "bavure" : trace que les joints d'un moule laissent sur l'objet moulé. Le moule et la bavure, la liberté et le protectorat : nous avons peut-être bien trouvé, finalement, le titre de notre almanach.