Lautresite, le jour, 7 avril 03
 


 

En ce jour du lundi 7 avril 2003. Allons-y, reprenons la semaine, c'est un collier, on y est tenu chaque matin et attaché comme le mâtin de La Fontaine : ah, on chercherait bien quelque liberté à prendre, quelque distance, (on le fait), on avance, on s'arrête, on regarde derrière soi mais surtout alentour, (on est assez preneur des diagonales), mais que dire alors de la ligne droite de l'armée américaine à Bagdad ? Nous parlions récemment de ce classique de la guerre contemporaine — l'obus sur le marché — voici que nous venons avec un autre standard, le souterrain, le tunnel, ce qui est en creux, ce qui se martèle sous nos pieds. Tout Bucarest bruissait de rumeurs de basses-fosses, à la chute du régime en 1989, de même que Sarajevo avait son tunnel, sous l'aéroport, où tout passait et se passait, c'était un trou d'homme, on ne s'y croisait pas, mais tout de même, on passait, en pièces détachées, des voitures y compris. Aussi bien, Bagdad serait un terrain minier, des galeries partout, des bunkers enterrés ; les Américains disent vouloir" gagner les esprits et les cœurs", il va leur falloir sonder aussi les reins. Le Vietnam aussi a eu ses rats, il y a le Harry Bosch de Connelly qui raconte des choses là-dessus, sur le noir dans lequel on se meut ; l'Amérique a ses rats vétérans, Philip Roth aussi dit

quelques mots de cette psychopathie. La conduite de cette guerre semble le miroir des discussions diplomatiques de l'avant-guerre. Cela semble embourbé, ça ne l'est plus, puis ça l'est de nouveau, et toujours nous restons en attente de ce qui nous dépasse. Est-ce que ce qui nous dépasse dépend aussi de nous ? Ou même le contraire : est-ce que ce qui dépend de nous, parfois, nous dépasse ? Restons là, entre Épictète et un tunnel. En apnée, donc. La diagonale des 7 avril est sévère. C'est un jour de disparition. Ici, l'on commémore un génocide, là on disperse une bibliothèque : mais toujours cette odeur de brûlé. Il doit y avoir des rats du 7 avril, ce n'est pas impossible, des vétérans de ce qui se perd : soyons monomaniaques, soyons psychorigides, posons que nous savons détruire, que c'est même ce que nous savons faire de mieux. Crâne pour crâne, les destructions sont nos mausolées : il est compliqué de fixer longuement sa mémoire, la disparition n'a pas de lieu, c'est forcément ennuyeux pour l'homme moderne. Parce que voilà, cette mémoire, elle est "un peu partout" : la dispersion dissémine, c'est son moindre défaut. La dissémination entraîne cela, que l'on nomme l'oubli. Nommer l'oubli, c'est ce qui nous reste quand nous sommes au monde comme nous faisons les soldes.