Lautresite, le jour, 3 avril 03
 


 

En ce jour du jeudi 3 avril 2003. Si on se demandait où étaient passés les prolétaires américains de "Roger and me" de Michaël Moore, hé bien voilà, on les a retrouvés, ils sont GI en Irak. On l'avait compris déjà avec les familles de soldats morts ou prisonniers, on n'était pas à Beverley Hills ou à Malibu. Avec Jessica Lynch, prisonnière du désert, libérée avant-hier et médiatisée toute la journée — plus qu'un quart d'heure warholien, n'est-ce pas — les choses paraissent plus claires encore. Elle veut être institutrice, elle n'a pas l'argent pour les études, elle veut éviter le chômage, elle s'engage dans l'armée, elle se retrouve en Irak, elle est capturée à Nasiriya le 23 mars, elle est libérée par les troupes le 1er avril. C'est toute une vie, ça, pour devenir institutrice. Institutrice, on imagine. On imagine quoi ? On imagine la misère que cela doit être, pour des parents, de ne pas même pouvoir payer des études à une future professeur des petites classes. On est à Palestine, Virginie occidentale (ce n'est pas le même Palestine que pour Columbia, alors ?), chez des fermiers. Jessica a dix-neuf ans. Cette institutrice n'est pas une enfant soldat, c'est une adolescente au combat. Car les prolétaires ne sont pas seulement prolétaires,

ils sont aussi fort jeunes. Et comme ça, dans la figure de Jessica Lynch, on retrouve toute la filmographie de Michaël Moore. Bowling for Palestine ? Il y aurait bien quelques raisons pour une colère. Ce que les nations font de leurs enfants, l'infantilisation de la chose publique, les armes que l'on met dans les mains des jeunes filles, la transmission du savoir qui passe par un hôpital irakien, toutes ces sortes de choses. Imaginons que Jessica devienne institutrice — elle le deviendra maintenant, c'est déjà sûr — qu'est-ce que cette enfant va bien pouvoir raconter aux autres enfants ? Dans la figure de Jessica Lynch, il y a aussi cela, les enfants, qui semblent bien, après tout, être le principal sujet de cette guerre. Il est peut-être difficile de devenir institutrice à Palestine, USA, mais il devient fort compliqué de rester parent partout ailleurs. Car oui, une fois qu'on aura fait le tour des mensonges, du recours au divin, des manipulations du droit et du crime, comment apprendre encore à s'arrêter au feu rouge ? Cette guerre n'arrête pas de nous désapprendre et de nous désinstruire. La désinformation, à côté de cela, ce n'est après tout qu'un débat collatéral.