Lautresite, le jour, 3 avril 03


Je suis incapable d'y mettre des visages. Il ne reste en moi qu'une douleur dans le ventre quand je les revois qui, au stylo, cochent des informations qui les intéressent sur mes relevés de compte bancaires, sur les originaux. Je le vivais comme une violation.
Nous faisions un effort vestimentaire pour aller à la Préfecture. J'y ai passé 7 ans. Trois, quatre, cinq fois par an et pendant bien quatre années ; je n'en suis jamais ressortie indemne : les premières années, j'étais en larmes. En larmes dans ces belles avenues de Versailles. Je pleurais comme une enfant à m'en étouffer et j'étais alors dans une telle solitude… Ensuite, les années d'après, je ressortais avec un sentiment de haine, de la HAINE pure et froide..
Je concoctais mille plans : faire sauter la Préfecture et ses pierres de taille, payer des mecs (j'en trouverai bien à Barbès) qui attendraient à l'angle d'une rue le mec ou la nana qui me renvoyait pour la troisième fois, ... je vous passe les plans concoctés. Je n'ai réussi qu'à faire appeler le service presse de la préfecture qui a répondu qu'on ne pouvait rien contre de tels agissements.
Dans le laboratoire pour lequel je travaillais nous étions sur le point de déposer un brevet pour une molécule à visée anti-diabétique. Je faisais partie de la poignée de chercheurs qui avait inventé cette molécule. Les réunions de travail étaient nombreuses, les calculs intensifs, les déplacements à l'étranger courants, pour moi ils étaient impossibles avec un rendez vous (RDV à la Préfecture).
Un jour, une collègue n'en pouvant plus de cette situation m'a proposé de m'accompagner pour mieux comprendre et pour leur parler, disait-elle : "il faudrait qu'ils comprennent que tu as autre chose à faire". Je redoutais sa venue. C'est toujours plus humiliant devant des témoins. Mais comme elle était blonde et plutôt jolie et surtout française je me disais que ça pouvait y faire. La mémoire est étonnante : je me souviens avoir été mettre des pièces dans l'horodateur pour sa voiture une quinzaine de fois : je me suis ruinée !!! J'ai appris plus tard que dans certaines communes à Versailles notamment, qui m'excusera de la qualifier de "commune", le stationnement coûtait plus cher qu'ailleurs.
J'entends encore Gaëlle qui, après trois heures d'attente, se met à souffler. Je lui propose de rentrer à Paris, j'attendrai seule, ce n'était pas un problème. Non, elle résistait.