 |
Je suis incapable d'y mettre des visages. Il ne reste en moi qu'une douleur
dans le ventre quand je les revois qui, au stylo, cochent des informations
qui les intéressent sur mes relevés de compte bancaires,
sur les originaux. Je le vivais comme une violation.
Nous faisions un effort vestimentaire pour aller à la Préfecture.
J'y ai passé 7 ans. Trois, quatre, cinq fois par an et pendant
bien quatre années ; je n'en suis jamais ressortie indemne : les
premières années, j'étais en larmes. En larmes dans
ces belles avenues de Versailles. Je pleurais comme une enfant à
m'en étouffer et j'étais alors dans une telle solitude…
Ensuite, les années d'après, je ressortais avec un sentiment
de haine, de la HAINE pure et froide..
Je concoctais mille plans : faire sauter la Préfecture et ses pierres
de taille, payer des mecs (j'en trouverai bien à Barbès)
qui attendraient à l'angle d'une rue le mec ou la nana qui me renvoyait
pour la troisième fois, ... je vous passe les plans concoctés.
Je n'ai réussi qu'à faire appeler le service presse de la
préfecture qui a répondu qu'on ne pouvait rien contre de
tels agissements.
Dans le laboratoire pour lequel je travaillais nous étions sur
le point de déposer un brevet pour une molécule à
visée anti-diabétique. Je faisais partie de la poignée
de chercheurs qui avait inventé cette molécule. Les réunions
de travail étaient nombreuses, les calculs intensifs, les déplacements
à l'étranger courants, pour moi ils étaient impossibles
avec un rendez vous (RDV à la Préfecture).
Un jour, une collègue n'en pouvant plus de cette situation m'a
proposé de m'accompagner pour mieux comprendre et pour leur parler,
disait-elle : "il faudrait qu'ils comprennent que tu as autre chose
à faire". Je redoutais sa venue. C'est toujours plus humiliant
devant des témoins. Mais comme elle était blonde et plutôt
jolie et surtout française je me disais que ça pouvait y
faire. La mémoire est étonnante : je me souviens avoir été
mettre des pièces dans l'horodateur pour sa voiture une quinzaine
de fois : je me suis ruinée !!! J'ai appris plus tard que dans
certaines communes à Versailles notamment, qui m'excusera de la
qualifier de "commune", le stationnement coûtait plus
cher qu'ailleurs.
J'entends encore Gaëlle qui, après trois heures d'attente,
se met à souffler. Je lui propose de rentrer à Paris, j'attendrai
seule, ce n'était pas un problème. Non, elle résistait.
|