Ce n’est plus la création. Les crimes culturels auxquels j’ai assisté, que j’ai accompagnés ces dernières années — le plan de systématisation des villages roumains en 1988 et le siège de Sarajevo de 1992 à 1995 — étaient les miroirs renversés, le revers et l’avers d’une même idée : l’urbanisation forcée de territoires ruraux, la marche vers le progrès, la construction de l’homme nouveau d’un côté ; les urbicides, les sièges tenus par des paysans contre des citadins, la construction de l’homme ethniquement homogène, de l’autre. Ces crimes n’étaient pas culturels uniquement parce que ici on mettait à bas du patrimoine séculaire et que là-bas on bombardait une bibliothèque exceptionnelle. Ces crimes étaient culturels en cela qu’ils détruisaient à la fois ce qui est unique et ce qui est public, ce qui est intime et ce qui est collectif. Pour atteindre l’homme, la destruction de son espace — architectural, social, politique, psychologique, environnemental — était indispensable. L’annihilation des espaces est toujours la première marque des assassinats culturels. Se battre pour le maintien ou la construction d’espaces individuels, publics et collectifs est une donnée profondément culturelle. Elle sort du champ humanitaire.
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