Jour dix, sur la bougie


La ville de Bedjaia (Bougie) est répertoriée comme comptoir depuis plus de 2000 ans, elle s'appelait Salda à l'époque. Plus tard, les Romains en firent une station navale importante. La Saldae romaine était approvisionnée en eau par un aqueduc (16 km) venant de Toudja. Sous les rois berbères de Mauritanie, elle devient Bagaïsi. À l'époque des Aghlabites de Tunis, devenue Bedjana, elle exporte des peaux de moutons vers les Maures d'Espagne appelés basanes. À l'époque, une peau basanée était garantie de qualité.

Dès le 12ème siècle, des agents consulaires français et italiens y sont installés, Bedjaïa ou Buggïa est au premier rang des villes commerçantes d'Afrique du nord. Au Moyen âge, la ville de Bedjaia Buggïa francisée en Bougie était grande exportatrice de cire à chandelle de luxe.

À l'exception des fromages à appellation contrôlée, il est rare qu'une ville donne son nom à un objet usuel, c'est le cas pour Bristol et son carton, Berlin et sa berline, Faenza et sa faïence, Port Mahon et sa mayonnaise. Bedjaia (Bougie), est la capitale actuelle de la petite Kabylie, Djamel Allam, chanteur populaire des années 70 exilé à Paris, en est originaire.

La bougie qui tire donc son nom du port qui en exportait sa matière première est un luminaire de qualité à ne pas confondre avec la chandelle, bougie du pauvre, faite de suif (graisse animale) moins éclairante et très salissante. Le cierge, troisième "porte flamme", tire une part de sa noblesse de la rareté de sa matière première, la cire d'abeille. Cet aristocrate des "porte flamme" est de couleur blanche, "l’albâtre", la pierre dont on fait les statuettes ou les vases à parfum.

Au sens premier, porteur de lumière (Lucifer), l'ange (le plus lumineux) déchu devenu Satan a une place évidemment importante dans la tradition chrétienne. Chez Platon, c'est une représentation de l'âme, elle tend en permanence et désespérément à s'élever vers le haut, son lieu naturel, le ciel, le firmament, le royaume des cieux.

La fête des chandelles est la Chandeleur (candelarum), le jour des chandelles, 40 jours après Noël, c'est la présentation de Jésus à Siméon. Et moi qui croyais que c'était le jour des crêpes et surtout celui ou ma mère était la patronne (traduit librement du wallon de Charleroi "el d'jou ousquè les fem sont méés").

L'éteindre, c'est la moucher, tuer le feu (tutare flammam), et pourtant, pour qu'elle ne s'éteigne pas, il faut la protéger, il faut couvrir le feu. C'est le combat entre le jour et la nuit, la vie et la mort, l'eau et le feu, l’esprit et l’âme. On retrouve cette dualité dans l'ancienne théologie persane: l’affrontement de deux divinités, celle du jour : Ahura Mazdâ, celle de la nuit : Hariman, nuit et jour, mais aussi bien et mal, bien qui peut naître du mal.

La flamme est sèche et la cire est liquide, et pourtant, à terme, c'est toujours la cire qui tue la flamme en la noyant. Lamentablement mourante, noyée dans ce qui la fait vivre, la cire. Quand la flamme meurt ou est "tuée", elle perd sa verticalité, sa recherche permanente du ciel, la cire qui coule du chandelier redevient elle aussi horizontale, perd sa verticalité et sa liquidité.

La bougie et sa lumière attire les insectes, ceux qui mangent les étoffes et la laine, elle les épuisent ou les brûlent. Peut-être peut-on y voir ici un signe de purification par le feu (bûcher). La bougie, lumière, invite à la lecture, à la connaissance, au travail de l'esprit.

Bien que de moins bonne qualité, la chandelle a plus inspiré la langue que la bougie : on la tient, on peut la brûler par les 2 bouts, au football elle permet à la défense de revenir. On n'imagine pas un bougeoir à 7 branches. Et pourtant, c'est une bougie et pas une chandelle que l'on allume chacun des quatre dimanches de l'avant Noël.

Les moteurs diesel n'en ont pas. Ceux à essence, par contre, en ont. Champion, près de Namur, a donné son nom à un des leaders mondiaux de la fabrication de bougie pour moteur à explosion. Ici, une commune a donné son nom à une entreprise privée. Un peu moins de poésie, donc.

Autre chose. Parmi les premiers instruments permettant d'évaluer le temps, partout et tout le temps, la bougie graduée avait l'avantage de durer plus longtemps que les sabliers. Ainsi Christophe Colomb rapporte qu'il utilisait une bougie graduée plus pratique que son sablier qu'il fallait retourner toutes les demi-heures. Bien que les horloges aient été inventées (mais inutilisables en mer), on continua à utiliser les bougies graduées dans la marine. Christophe Colomb avait besoin de mesurer l'heure assez précisément pour faire le point. La latitude se calculait aisément à partir du soleil de midi et par l'étoile polaire la nuit. Mais la longitude nécessitait de pouvoir estimer la distance parcourue depuis le dernier point.

La vitesse était mesurée de la façon suivante : une fois par heure, un matelot lançait à la mer une planche attachée à un cordage, laissait filer le cordage le long du flanc du bateau. À la fin de l'heure calculée grâce à la bougie, il récupérait et mesurait la longueur de cordage déroulé pendant cette durée.

Pour mesurer plus facilement ces longueurs, on faisait un nœud tous les 47 pieds 1/2 (soit 15,435 m), et l'on comptait ces nœuds. Le terme de "nœud", qui désigne la vitesse d'un navire, vient de cette habitude.

En ce mardi 10 décembre, peut-être allumerez-vous une bougie d'Amnesty, une bougie pour une personne, pour une âme. En son temps, Causes Commune avait fait fabriquer les bougies d'Amnesty dans un camp de réfugié bosniaques, pendant la guerre. Nous y voyions comme un symbole.