Jour neuf, Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? (Jean I, 46)


Il existe aujourd’hui une ville de Galilée qui s’appelle Nazareth. Des fouilles ont démontré que ce village existait depuis le temps des patriarches. La légende a baptisé quelque grotte « maison de la vierge ». C’est là que l’ange Gabriel aurait annoncé à l’heureuse élue la nouvelle de sa singulière grossesse.

De Matthieu qui n’est pas avare de citations bibliques, toutes rigoureusement exactes, celle-ci n’est pas banale : Joseph, retour d’Egypte avec femme et enfant à la mort d’Hérode, vint s’établir en Galilée dans une ville appelée Nazareth pour accomplir cette parole des prophètes : il sera appelé nazaréen » (II, 23). Le hic c’est que cette prophétie n’existe dans aucun texte biblique. Pour cette fois, pour cette unique fois, Matthieu invente une référence biblique d’autant plus énigmatique qu’il n’existe dans aucun texte antérieur à son évangile la moindre mention d’une ville ou d’une bourgade appelée Nazareth. C’est d’autant moins anecdotique que les sectateurs de Jésus ne s’appellent pas « chrétiens » (d’après le grec Christos qui signifie messie) mais « nazaréens ». Le nom de Chrétiens sera attribué plus tard par leurs ennemis. Ils finiront par l’adopter mais Nazaréens était leur premier choix.

D’où l’idée, éminemment juive, que le Nazareth de Matthieu n’est pas une ville mais un jeu de mots. Il y a là dessus quelques hypothèses savantes. Allusion à NSR : qui conserve, ou à NZR : qui est mis à part, qui est consacré. Mais surtout NSRT a pour valeur gématrique 74 comme le « commencement » du « Au commencement » qui inaugure La Genèse, livre que les juifs appellent simplement le livre du commencement. Jésus commence forcément son ministère non dans un village quelconque mais dans le commencement c’est-à-dire dans les premiers mots de la Torah. Et donc dans le commencement de la création elle-même. Imagine-t-on un autre lieu à investir quand on a le projet messianique d’accomplir toute l’écriture et d’en proposer un recommencement sous la forme d’une alliance intégralement renouvelée?

Le Nazaréen n’est pas l’habitant d’un village de Galilée, mais l’habitant du commencement. Il en est le gardien en même temps qu’il le recommence. Il en est à la fois le conservateur et le révolutionnaire. Les Nazaréens reprennent de fond en comble la question de ce commencement et Jean, le plus brillant des évangélistes, commence très justement son texte par ce même « Au commencement ». Quelques versets plus loin un certain Nathanaël se demande ce qui pourrait bien sortir de bon de ce « commencement ». Réponse: un rabbi fils de Dieu et Roi d’Israël.