Il existe aujourd’hui une ville de Galilée
qui s’appelle Nazareth. Des fouilles ont démontré que ce
village existait depuis le temps des patriarches. La légende a baptisé
quelque grotte « maison de la vierge ». C’est là que
l’ange Gabriel aurait annoncé à l’heureuse élue
la nouvelle de sa singulière grossesse.
De Matthieu qui n’est pas avare de citations bibliques,
toutes rigoureusement exactes, celle-ci n’est pas banale : Joseph, retour
d’Egypte avec femme et enfant à la mort d’Hérode,
vint s’établir en Galilée dans une ville appelée
Nazareth pour accomplir cette parole des prophètes : il sera appelé
nazaréen » (II, 23). Le hic c’est que cette prophétie
n’existe dans aucun texte biblique. Pour cette fois, pour cette unique
fois, Matthieu invente une référence biblique d’autant plus
énigmatique qu’il n’existe dans aucun texte antérieur
à son évangile la moindre mention d’une ville ou d’une
bourgade appelée Nazareth. C’est d’autant moins anecdotique
que les sectateurs de Jésus ne s’appellent pas « chrétiens
» (d’après le grec Christos qui signifie messie) mais «
nazaréens ». Le nom de Chrétiens sera attribué plus
tard par leurs ennemis. Ils finiront par l’adopter mais Nazaréens
était leur premier choix.
D’où l’idée, éminemment
juive, que le Nazareth de Matthieu n’est pas une ville mais un jeu de
mots. Il y a là dessus quelques hypothèses savantes. Allusion
à NSR : qui conserve, ou à NZR : qui est mis à part, qui
est consacré. Mais surtout NSRT a pour valeur gématrique 74 comme
le « commencement » du « Au commencement » qui inaugure
La Genèse, livre que les juifs appellent simplement le livre du commencement.
Jésus commence forcément son ministère non dans un village
quelconque mais dans le commencement c’est-à-dire dans les premiers
mots de la Torah. Et donc dans le commencement de la création elle-même.
Imagine-t-on un autre lieu à investir quand on a le projet messianique
d’accomplir toute l’écriture et d’en proposer un recommencement
sous la forme d’une alliance intégralement renouvelée?
Le Nazaréen n’est pas l’habitant d’un
village de Galilée, mais l’habitant du commencement. Il en est
le gardien en même temps qu’il le recommence. Il en est à
la fois le conservateur et le révolutionnaire. Les Nazaréens reprennent
de fond en comble la question de ce commencement et Jean, le plus brillant des
évangélistes, commence très justement son texte par ce
même « Au commencement ». Quelques versets plus loin un certain
Nathanaël se demande ce qui pourrait bien sortir de bon de ce « commencement
». Réponse: un rabbi fils de Dieu et Roi d’Israël.