Les premières réflexions sur l'errance de
Marie et Joseph à la recherche d'un abri conduisent étrangement
mais inévitablement à des étymologies grecques et latines.
C'est un point névralgique de la saga christique que sa narration fasse
depuis vingt siècles l'impasse sur la langue de la Bible, l'hébreu.
La rupture entre les deux alliances est inscrite dans ce passage stratégique
de l'hébreu au grec. Si l'omniprésent Christos traduit l'hébreu
Messie, il le trahit du même coup radicalement et définitivement.
Comme s'il avait fallu cacher ce remarquable coup de poker théologique
qui a consisté à affirmer que le messie n'était plus à
attendre puisque déjà venu.
Cette séparation des langues n'est pas fortuite.
Le christianisme fait le pari de l'Empire. A l'heure où de nombreux Hébreux
font l'erreur politique de se révolter, ce qui conduira les Romains à
détruire le second temple et Jérusalem en 70 puis à remplacer
Israël par la Palestine en 135, les Chrétiens partent à la
conquête de Rome. Si Dieu est unique, il ne saurait être le dieu
d'une seule nation. Il est forcément le dieu de tous, donc de l'empire.
Le christianisme n'est pas que théologique, il est aussi excellemment
politique. Et l'opération passe par l'abandon de quelques coutumes tribales
comme la circoncision et plus radicalement par l'adoption des grandes langues
véhiculaires de l'empire, le grec et l'araméen d'abord, le latin
ensuite.
Tous les textes du judaïsme, antérieurs, contemporains
ou postérieurs, sont en hébreu. Les textes canoniques de la Bible
bien entendu. Les manuscrits de la mer morte, esséniens pour la plupart.
Les Talmuds de Babylone et de Jérusalem. Le Sepher Yetsira, le Midrach
Rabba, le Bahir, le Zohar. Même si nombre d'écrits du judaïsme
ne nous sont connus que par des manuscrits araméens, coptes, grecs ou
arméniens, personne ne doute de leur origine hébraïque. Mais
contre toute attente, les évangiles sont en grec et presque personne
n'admet qu'ils aient été d'abord écrits en hébreu.
Qu'importe si ces textes canoniques, choisis avec le plus grand soin parmi de
nombreux autres, sont écrits dans un grec des plus maladroits. Qu'importe
si ces textes sont truffés de sémitismes. Cela renforce au contraire
la sympathique légende d'évangélistes et d'apôtres
peu cultivés issus des milieux populaires. Ainsi Jean et Pierre auraient
été de pauvres pêcheurs illettrés qui n'auraient
reçu aucun enseignement rabbinique. L'Évangile et l'Apocalypse
de Jean, textes parmi les plus raffinés et les plus complexes des écrits
judaïques de l'époque, composés par un illettré, il
y aurait pourtant de quoi sourire. Qu'importe. Et qu'importe qu'une multitude
de passages restent incompréhensibles si on ne les ramène pas
vers l'hébreu. " Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai
mon église " Le jeu de mots, parfaitement savoureux en hébreu,
totalement incompréhensible en grec, suppose la relation d'un père
qui s'écrit AB et d'un fils qui s'écrit BN via une pierre qui
s'écrit ABN. On devine par ailleurs que pour un juif du premier siècle,
le mot église ne signifiait rien de ce que nous appelons l'Église.
Et que quand le Messie ajoute que les " portes du Shéol " ne
pourront rien contre elle, il peut s'agir prosaïquement du conflit de préséance
entre Pierre, qui s'appelait Simon et Paul qui s'appelait Saul (Shéol).
Quelques auteurs ont tenté de montrer que rien ne se comprend des textes
de ces juifs qui se veulent chrétiens si on les lit hors de l'hébreu.
Recalés !
Ce n'est pas que les Juifs en général auraient
exclu les chrétiens d'Israël mais que parmi les nombreuses écoles
juives, pharisiens, sadducéens, esséniens, chrétiens, ces
derniers au contraire de leurs adversaires, auraient un moment décidé
qu'ils se séparaient définitivement du judaïsme et de la
judéité. Désormais, les chrétiens n'étaient
plus juifs. Par voie de conséquence le Christ non plus.
L'affaire n'est pas sans conséquence contemporaine.
Ainsi l'an dernier, le Jordan Times racontait l'histoire de Fatima, une femme
enceinte bloquée par l'armée israélienne à un point
de passage aux portes de Bethléem. Après une longue attente, elle
finit par accoucher dans une voiture, devant le barrage.
Le nouveau-né, un prématuré, avait
besoin de soins d'urgence. L'hôpital de Bethléem était à
quelques kilomètres. Au bout d'une heure, la mère et l'enfant
furent enfin autorisés à passer mais c'était trop tard,
le bébé était mort. Le "Jordan Times" s'interrogeait
: "Si, de nos jours, Joseph et Marie voulaient aller de Nazareth à
Bethléem, arriveraient-ils à temps pour la naissance de leur fils
? Seraient-ils autorisés à traverser tous les barrages dressés
par les Israéliens ? Le message était clair : " de nos jours
" Joseph et Marie, et donc leur enfant à naître, seraient
Palestiniens.
Propos tactique entre Palestiniens musulmans et chrétiens
? Sans doute. Mais plus largement piège rhétorique où le
monde chrétien ne demande qu'à renouer avec une de ses traditions.
Ainsi le père Manuel Musalam, responsable de l'Eglise Latine de Gaza
déclare le 22 avril 2002 sur la chaîne de télévision
de l'Autorité palestinienne : " Nous nous agenouillons devant le
Palestinien [Jésus] dans l'église de la Nativité assiégée.
Il a faim, mais il reste inébranlable.
Il a soif, mais il reste inébranlable
Notre
peuple palestinien de Bethléem est mort comme un martyr crucifié,
sur le rocher gardé par les soldats israéliens, armés de
pied en cap, dépourvus de toute compassion, d'amour, de vie, ou de tolérance
Les Protocoles des Sages de Sion sont basés sur ce principe, et quiconque
les lit comprend que nous en sommes là avec les juifs... Les juifs ont
tué Jésus, après lui les chrétiens et, après
eux, les musulmans
Ou le pasteur anglican Naïm Atek. : " Ici, en
Palestine, Jésus marche encore sur la Via Dolorosa. Jésus est
le Palestinien impuissant, humilié aux check point, c'est la femme tentant
d'arriver à l'hôpital pour recevoir des soins, le jeune homme dont
la dignité est piétinée, le jeune étudiant incapable
d'atteindre l'université pour étudier, le père sans emploi
qui doit trouver du pain pour nourrir sa famille ; la liste devient tragiquement
plus longue, et Jésus est là, au milieu d'eux, souffrant avec
eux. Il est avec eux quand leurs maisons sont bombardées par des chars
et des hélicoptères de combat. Il est avec eux dans leurs villes
et leurs villages, dans leurs douleurs et leurs chagrins. Dans cette période
de Carême, il semble à bon nombre d'entre nous que Jésus
est encore sur la croix avec des milliers de Palestiniens crucifiés autour
de lui. Il faut seulement des gens dotés de discernement pour voir les
centaines de milliers de croix dans tout le pays, les Palestiniens, hommes,
femmes et enfants crucifiés. La Palestine est devenue un énorme
Golgotha. Le programme crucificatoire du gouvernement israélien fonctionne
quotidiennement ".
Le Jésus palestinien est un de ces Jésus
universels qui symbolisent le pauvre et l'opprimé où qu'ils soient.
Paradoxe de la catholicité, le Jésus d'aujourd'hui est de partout
sauf du judaïsme et de la judéïté. Cela se redira sans
aucun doute vers le 25 décembre pour souligner à juste titre l'intolérable
oppression du peuple palestinien.
Mais une semaine plus tard n'oublions pas que, sous peine
de n'y rien comprendre, nous ne fêterons pas seulement la nouvelle année
mais la circoncision d'un prophète juif.