Jour quatre, la crèche.


La crèche est un nom féminin issu (1120) du francique krippia (germanique kripjon) que l'on déduit à partir de l'allemand du même sens krippe "crèche". Il désigne à l'origine une mangeoire à l'usage des bestiaux, installée le long du mur de l'étable, de l'écurie ou de la bergerie. À remarquer que dans la locution "fromage de la crèche", il s'agit d'un fromage fermier du Poitou au lait de chèvre.

L'auge à bestiaux. Dans l'Evangile selon Saint-Luc, à la naissance de Jésus, Marie a emmailloté et couché son enfant dans une mangeoire pour bestiaux. Par métonymie, le mot a désigné la représentation de la Sainte Crèche dans les églises, entre Noël et l'Epiphanie, avec les animaux de l'étable et différents personnages. La tradition accorde la paternité de la représentation de la crèche à Saint François d'Assise : il aurait fait célébrer en 1223, avec une autorisation pontificale, la messe de minuit à Greccio, devant une étable où hommes et bêtes revivaient les circonstances de la nativité. Le paradoxe de la naissance du "Fils de Dieu" dans une auge à bestiaux était donc consacré.

Le mythe de la grotte. Il semble que la naissance de Jésus ait eu lieu dans une grotte aménagée en étable, comme il en existait beaucoup en Palestine à cette époque. La grotte est mentionnée dans le Proto-évangile de Jacques : "Joseph sella son âne et y fit asseoir Marie… Et ils arrivèrent à la moitié du chemin… Et il trouva là une grotte et il y fit entrer Marie"… Dès les premiers temps de la chrétienté, la grotte de Bethléem devint un lieu de pèlerinage et l'objet d'un culte. Dès le IIIe siècle, les chrétiens vénèrent une crèche dans une grotte de Bethléem. À partir du VIe siècle, des oratoires reproduisant la grotte sont construits dans quelques églises romaines. Au mythe de la caverne de Platon succédait celui de la grotte et Marie y apparaîtra souvent.

La rue, l'église et la maison. Au Moyen Age, les spectacles de rue étaient très appréciés en Europe et leurs thèmes s'inspiraient souvent des traditions et des rites paiëns. Pour répondre à ces pratiques paiënnes, l'Eglise leur opposa des tableaux vivants de la naissance du Sauveur selon les évangiles de Matthieu et de Luc. Les premières crèches telles que nous les connaissons aujourd'hui apparaissent dans les églises au XVIe siècle. Conscients du pouvoir de ces compositions, les Jésuites réalisent des crèches d'église, notamment à Prague en 1562, qui figurent parmi les plus anciennes connues.

Progressivement, les crèches quittent l'église pour décorer les demeures aristocratiques. Dans ce domaine, les crèches napolitaines restent un modèle du genre. Les nobles transportent la religion chez eux. La mangeoire et la grotte, signes des conditions modestes et rudimentaires de la naissance de Jésus, font place à des scènes coûteuses et très ornementées. Les personnages sont des statues colorées, parfois même atteignant la taille humaine.
Ils sont faits d'étoupe armé de fil de fer puis revêtus de riches étoffes. Les visages sont en terre cuite peinte, les yeux en verre. Le symbole a gagné son faste et la dévotion, son prestige.

En France, la crèche provençale est sans doute une importation d'Italie, à partir du XVIIe siècle, via Marseille. Quoique, selon une certaine légende, Jésus serait né en Provence et non en Judée. Elle connut son véritable essor à la révolution, car avec l'interdiction des messes, les chrétiens étaient obligés de faire la crèche chez eux. La crèche provençale a la particularité de représenter la vie de tous les jours, avec des personnages appelés santons. Santon vient d'un vieux mot provençal "Santoun", diminutif de Saint. Les figurines, artisans et habitants du village, sont le plus souvent d'argile, portant des vêtements en vrai tissu. La représentation de la crèche revient dans le petit peuple, dans la campagne, avec les cyprès et le ruisseau. Distinction entre l'apparence et la croyance qui n'est pas nouvelle dans les religions.

L'asile. Par analogie avec le lieu de naissance du Christ, le mot "crèche" a pris le sens d' "asile de nouveau-nés". Dans une forme vieille, il a désigné l'hôpital où l'on recueille les enfants trouvés. Au XIXe siècle, il vise les établissements de bienfaisance destinés aux enfants pauvres. Dans sa version moderne, c'est un établissement privé, collectif ou de l'Etat où l'on reçoit pendant le jour, les enfants de moins de trois ans.

Dans un autre sens analogique (couche garnie de paillasse), il a pris le sens de "gîte misérable". Ce dernier sens a donné le verbe familier "crécher", habiter. Les différents sens de "crèche" tournent autour du concept de refuge et d'accueil. Refuge pour un enfant qui va naître de parents en exil, refuge pour un enfant trouvé, accueil d'un enfant dont les parents ne peuvent assurer l'accompagnement permanent. Aujourd'hui, seules la crèche chrétienne et celle pour nourrissons ont gardé le même vocable. Mais les grottes portent d'autres noms. Parfois elles s'appellent "squat", parfois "domicile non fixe ou clandestin", parfois "centre".

Il n'est pas vain de se rappeler le sens premier, celui de la tolérance et de l'ouverture à l'autre, qu'il soit de l'exil ou de l'abandon et de se demander où cet "autre" crèche. Et si demain, la prochaine représentation de la crèche était celle de Sangatte ou de tout autre centre, nous aurions à réfléchir aux santons que nous fabriquerions.