Jour vingt trois, retour sur Marie


"Or, voici qu’une femme descendit des montagnes, et elle me dit, à moi Joseph : "Homme, où vas-tu donc ? ". Je répondis : "Je cherche une sage-femme de race hébraïque". Elle me dit: "Es-tu d’Israël ? ". Et je lui dis : "Oui". Elle reprit : "Quelle est donc celle qui accouche dans la grotte ? ". Et je lui dis : "Ma fiancée". Et elle reprit : "Elle n’est pas ta femme ?". Et je lui dis : "C’est Marie, celle qui fut élevée dans le Temple du Seigneur, et qui m’a été accordée comme épouse. Mais elle n’est pas ma femme, et c’est de l’Esprit Saint qu’elle a conçu". Et la sage-femme lui dit : "Est-ce véridique ?".

Et Joseph répondit : "Viens et vois !". Et la sage-femme alla avec lui. Ils s’arrêtèrent à l’endroit de la grotte (…) Et, sortant de la grotte, la sage-femme rencontra Salomé. Et elle lui dit : "Salomé, Salomé, j’ai à te raconter une étonnante merveille : une vierge a enfanté, contrairement à la nature". Et Salomé répondit : "Aussi vrai que le Seigneur est vivant, si je n’y ai mis mon doigt et scruté sa nature, je ne croirai pas qu’une vierge ait enfanté". Et la sage-femme entra et elle dit à Marie : "Dispose-toi, car une question grave est agitée à ton sujet". Et Salomé ayant scruté du doigt la nature de Marie, poussa un cri, disant : "Malheur à mon impiété et à mon incrédulité ! J’ai tenté le Dieu de vie ! Et voici que ma main, comme desséchée par le feu, se détache de moi". ( Protévangile de Jacques, 19-20, 2ème siècle).

Dès les premiers temps de l’Église, se développa la croyance en la conception virginale de Jésus en Marie. Le concile d’Éphèse, en 431, proclama Marie "Mère de Dieu". Le Moyen âge donna un grand essor à la piété mariale. Malgré la contestation de la Réforme, une théologie de la Vierge, la mariologie, se constitua. Pie IX définit le dogme de l’Immaculée Conception en 1854 et Pie XII, le dogme de l’Assomption en 1950.

Dans la tradition occidentale, la conception et la naissance de Jésus relèvent du Divin : Marie est restée vierge et, n’étant pas soumise à la malédiction des filles d’Eve, n’a pas souffert lors de son accouchement. Elle est figurée assise, portant l’enfant sur ses genoux. À la fin du XIVème siècle, sous l’influence artistique italienne, la Vierge sera représentée à genoux dans l’attitude de l’adoration. La tradition orientale insiste au contraire sur la réalité de l’Incarnation de Jésus, sur le caractère humain de sa naissance : Marie, venant d’accoucher, est allongée. On connaît aussi des représentations statuaires de Marie enceinte, dont une des plus célèbres se trouve dans la petite église de Cucugnan.

Conçu du Saint Esprit, né de la Vierge Marie : telle est la foi de l’ancien Credo apostolique. L’ancienne tradition chrétienne ne parle jamais de la conception virginale sans évoquer le mystère de la filiation divine. Parler de cette conception indépendamment du mystère qui l’enveloppe, c’est la défigurer et en faire une sorte de phénomène dont les biologistes devraient pouvoir reproduire le processus en laboratoire. D’ailleurs les évangélistes se gardent bien de parler de "miracle" en la circonstance et toute la tradition fait précéder les mots "né de la Vierge Marie" par la proclamation de foi "conçu de l’Esprit Saint". Les deux éléments sont indissolublement liés.

L’équation Fils de Dieu / homme de ce monde est donc posée. Et elle est d’importance. Car se proclamer "fils de Dieu" ou simplement en accepter l’idée, c’est affirmer qu’être peut se placer dans un statut différent de celui d’homme, c’est-à-dire aussi ne pas être redevable de ce statut. Si Jésus est l’incarnation de Dieu, cela signifie qu’il est homme parmi les hommes, "né de Marie" mais en apparence car il est fils de Dieu et sa mère est vierge. Il est donc en translation de l’homme et en-dehors du monde des hommes. Un homme parmi les hommes qui n’est pas soumis aux règles des hommes. Le concept de "fils de Dieu" donne alors à voir toute son horreur. C’est au nom de Dieu que les croisades et l’Inquisition ont eu lieu. Ce sont des "fils de Dieu" qui font sauter des tours à New York ou un dancing à Bali. Le "fils de Dieu" ne connaît que Dieu. Il ne reconnaît pas l’homme. La référence divine permet toutes les dérives et Marie participe de cette référence.

La virginité de Marie a suscité de nombreuses querelles exégétiques. Le Monde (23.10.02) posait récemment la question : " La Vierge Marie était-elle mère d’une famille nombreuse ? ". Le journal donne ses sources : "Plusieurs passages des Evangiles font état des frères et des sœurs de Jésus. Luc dit de Marie qu’"elle enfanta son fils premier-né", ce qui laisse supposer qu’elle eut d’autres enfants. Quand Jésus quitte son métier d’ouvrier du bois à Nazareth, son auditoire s’inquiète : " Ta mère, tes frères et tes sœurs te cherchent " (Marc,3,32). Plus tard, à la synagogue, il est interpellé : " N’est-il pas le fils de Marie et le frère de Jacques, de Joseph, de Jude, de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ?".

L’Église catholique a toujours refusé de reconnaître des frères ou des sœurs à Jésus. L’Évangile de Jean fait mention de la présence au pied de la croix du Christ, d’une sœur de Marie, mère de Jacques et de José. Ceux-ci ne seraient donc que les cousins de Jésus, appelés " frères du Seigneur ", à la manière orientale. Car, à cette époque, dans tout l’Orient, les enfants vivant sous un même toit étaient tous frères.

Une autre hypothèse a longtemps été évoquée : les frères et les sœurs de Jésus étaient les enfants d’un premier mariage de Joseph. Des demi-frères, donc. Mais ces demi-frères étaient-ils, par voie de conséquence, des demi-fils de Dieu ? Les porteurs de valises, en quelque sorte…